Quelques diamants, une bague et une grosse colère

Il y a quelques jours, je déjeunais avec une vieille connaissance. Un monsieur fort sympathique que je n’avais pas vu depuis plusieurs années et qui m’a connu toute jeune apprentie et fraichement débarquée à Paris au début des années 2000. Comme souvent dans le quartier où je travaille, les gens se connaissent. Parfois ils se connaissent même sans s’être rencontrés, c’est vous dire : “Tiens on m’a parlé de toi. Je ne savais pas que tu connaissais mon pote qui est bijoutier dans cet atelier.” “Ah mais je ne le connais pas, enfin je le connais de vue, mais je ne lui ai jamais parlé, mais je connais son frère, j’ai bossé avec lui il y a des années… Un type sympa, toujours avec le sourire et qui savait travailler. J’aimais bien bosser avec lui.” “En tout cas, lui il te connait et il trouve ça chouette que tu sois de retour à Paris.” … Mon quartier de travail, ce tout petit monde.

J’en reviens à présent à mon histoire. Avec D*, nous nous installons pour déjeuner dans un bistrot très agréable de la rue Cadet. Et comme d’habitude, nous finissons très rapidement par saluer des copains communs ou non. On se présente aux uns et aux autres. Histoire de dire et histoire de savoir avec qui on parle. C’est important, surtout dans notre métier où on a tendance à se taire quand on ne connait pas notre interlocuteur. Chacun prend des nouvelles rapides et on se met à parler du métier, est-ce que les commandes sont là, tel atelier recrute, ici on cherche une bonne main pour compléter l’atelier des commandes spéciales et invariablement, il finit par y avoir des histoires…

D* me raconte donc une anecdote qui aujourd’hui le fait beaucoup rire. Avec le recul, me confie-t-il, j’ai appris à prendre les choses avec philosophie. Il faut remonter dans les années quatre-vingt, il y avait beaucoup de travail, les ateliers tournaient à plein régime et les commandes s’empilaient. “J’étais un jeune sertisseur, je bossais depuis quelques années pour plusieurs maisons et surtout pour la place. Il y avait du beau travail et du boulot, beaucoup de boulot. Je bossais tout le temps, la nuit, les weekends, ma copine était folle (ce n’était pas encore ma femme, je me suis rattrapé en la couvrant de bijoux et j’exagère à peine !). Je connaissais le premier d’atelier d’un atelier réputé, en fait on jouait au poker ensemble parfois et puis on se croisait dans le quartier. Bref, il me demande alors si je cherche des clients, parce qu’à son atelier, le patron veut des nouveaux sertos extérieurs pour faire face à la surcharge de commandes. Mais, tu vois, il me prévient, le patron est un exigeant de première, un drogué de la loupe, un fou furieux du détail.”

Je vois venir la suite de l’histoire alors que nos plats arrivent, je rigole mais je suis bon public car D* a ce petit truc des vieux briscards du métier quand il raconte une histoire. Tu ne sais jamais où commence la fiction, parce que comme toutes les histoires, elles ont été racontées, embellies, déformées mais aussi exagérées. Mais elles restent jolies !

“Il me propose donc de passer à l’atelier un soir après le travail. Il va en parler au patron et on conviendra d’un rendez-vous. Quelques jours plus tard je me présente là-haut. On m’a prévenu, pas de blagues, sérieux jusqu’au bout des ongles et je viens avec mes échoppes. Le patron, parait-il, veut voir comment je traite mon matériel. C’est la première fois qu’on me demande ça, mais bon, ce métier est plein de caractériels alors je ne m’en offusque pas. Je prépare ma boite, je protège mes échoppes pour ne pas les égriser. J’avais même ciré mes pompes. C’est dire ! Faut croire que j’avais un peu la trouille quand même.”

D* me sert alors un verre de vin, il dit en rigolant que ça me m’empêchera pas de bien travailler et puis de toute façon, il faut bien ça pour avoir la fin de l’histoire… Soit !

“Le patron est un monsieur sévère. Il m’accueille sans un sourire, mais me serre quand même la main. En fait, il me la broie. Il me désigne le bureau et appelle son premier. Je connaissais le bonhomme de réputation, un sacré monsieur. Pour le jeune que j’étais, je n’en menais pas large. J’arrivais pas à aligner deux mots. Lui, par contre, il attaque, me dit qu’il me trouve bien jeune, que bon des sertisseurs il en a vu et que franchement ce n’est pas ça. Mon seul point positif c’est que mon maître d’apprentissage a bien connu son père. Et mes échoppes, que je lui montre et qui lui plaisent bien. Il sort alors une monture de bague composée de plusieurs éléments qui sont pour le moment séparés du corps. C’est du platine, une commande spéciale et urgente. Elle sort du poli, les mises à jour sont toutes enfilées, les bâtes aussi et c’est un très joli boulot. Pas besoin d’avoir fait des études pour le voir. De toute façon j’ai arrêté l’école à seize ans mais je sais reconnaitre une belle pièce. En tout, j’ai 200 pierres à sertir, principalement du pavage. Je regarde la pièce et je lui dit que cela ne me pose aucun soucis. Je lui propose de revenir en fin de semaine avec la pièce pour qu’il la contrôle.” Je crains un peu le pire mais j’attends…

“Je peux t’assurer que je l’ai bichonné cette bague, j’avais ma loupe rivée à l’œil. J’avais fait une super finition pour que la polisseuse ne râle pas. Je l’avais même montré à mon ancien maître d’apprentissage qui m’avait dit que ça allait lui convenir.” Je m’offusque un peu du coté de mon assiette, une polisseuse ne râle jamais lui dis-je, elle suggère qu’on améliore les choses. D* éclate de rire et reprend son histoire.

“Je me présente donc un vendredi après-midi. Je déballe la bague et les différents morceaux. Je les pose sur le plateau que m’a sorti C* et je lui donne. Le premier d’atelier est là, c’est le silence absolu alors qu’il regarde mon travail. Après plusieurs minutes, il repose le dernier morceau et il me dit :

– C’est ce que vous pouvez faire de mieux ? Il y a des choses à revoir je trouve. Certains grains ne me plaisent pas, les filets ne sont pas parfaits.

Je ne sais pas trop quoi répondre, je le regarde, je regarde son premier. Et là dans la demi seconde qui suit, il sort un marteau et écrase la bague. Il pose alors son marteau à coté de lui. Je reste stupide, il a écrasé la bague mais les pierres aussi. Je n’ai même pas eu le temps de proposer de revoir mon travail. Le pire, c’est qu’il ne bouge pas et me regarde comme si les choses étaient parfaitement normales. Je me dis alors que c’est un dingue, que jamais je ne travaillerai avec un malade pareil. Non merci, je veux bien des clients exigeants mais pas ça ! Il se lève alors, ouvre le coffre et sort une boite. Il se tourne vers moi, et me dit :

– Au fait, combien vous dois-je pour votre travail ? Parce qu’un travail mérite toujours son salaire. Vous donnerez votre bon à la secrétaire. Bon retour.”

On rigole avec D* parce que j’imagine la scène. En conclusion, D* m’explique que son travail à été entièrement payé. Enfin il ajoute : “Quelques semaines plus tard, il m’a appelé, il avait du travail pour moi. Il m’a demandé de faire mieux que la première fois. Il a été un de mes plus fidèles clients… Un vrai dingue mais un grand monsieur. Il est décédé il y a quelques années. Il avait pris sa retraite après avoir cédé son atelier un peu après que tu sois entrée en apprentissage. Tu ne l’as pas connu, tu l’aurais bien aimé je pense.”

A bientôt !

Un commentaire Ajoutez le votre

  1. Emmanuel dit :

    Le coup du maillet, ça arrive parfois, je l’ai vu d’ un chef d’atelier sur une pièce de la place avec un OJ1. Ça calme…

    1. legemmologue dit :

      Depuis que je travaille en atelier j’en ai vu des choses et j’en ai entendu aussi. Mais comme disent justement les anciens (et je le dis aussi parfois aux stagiaires…), “il faut bien que le métier finisse par rentrer !”.

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