Carrière #1 – Emmanuel Thoreux, responsable des achats précieux

J’inaugure aujourd’hui une nouvelle rubrique sur le site. Ce projet me tentait depuis un moment. Quelques semaines de réflexion afin de mettre au point la façon de le mener et voila une première interview professionnelle. L’idée de cette nouvelle catégorie est de vous faire découvrir des métiers de la joaillerie, en France comme à l’étranger. Et rien ne vaut le regard d’un professionnel en exercice pour vous faire mieux comprendre ce secteur. Rencontre avec Emmanuel Thoreux, responsable des achats précieux dans une manufacture de joaillerie française.

radiant_diamond_parcelLot de diamants jaunes. Photo : Diamonds by Lauren

  • Emmanuel, pouvez-vous présenter rapidement ?

J’ai 36 ans, je suis gemmologue, et originaire d’une petite commune des Côtes d’Armor en Bretagne.

  • Quel métier vouliez-vous faire petit ?

Je voulais être vétérinaire, puis lapidaire.

  • Et finalement, quel est votre poste aujourd’hui ?

Je suis responsable des achats précieux. J’achète principalement des gemmes mais pas seulement.

  • Vous pouvez nous parler de votre parcours initial d’études ?

J’ai un cursus scientifique plutôt classique : un Baccalauréat S puis un premier cycle en biologie à la faculté de Rennes.

  • Comment s’est développé cet intérêt pour les gemmes ?

Vers six ou sept ans, j’allais dans les champs à côté de chez moi à la recherche de « pierres précieuses » ce qui amusait beaucoup mes parents : « Mais d’où lui viennent des idées pareilles ?! ». Ensuite, on a commencé à m’offrir des livres sur les minéraux dont le Larousse des pierres précieuses et c’est par cet ouvrage que j’ai découvert le métier de lapidaire. Au collège, je me suis informé sur ce métier comme une réelle orientation professionnelle. Malheureusement j’étais un peu jeune pour partir seul dans une grande ville pour faire mon apprentissage. J’ai donc suivi un parcours général scientifique jusqu’à 20 ans. C’est à partir de cet âge que la passion est revenue me titiller.

  • Et quel parcours de formation spécifique à la gemmologie avez-vous suivi ?

J’ai validé le niveau IV à l’institut national de gemmologie de Paris en 2006 et je suis diplômé d’université en gemmologie depuis 2011 à la faculté de Nantes sous les enseignements d’Emmanuel Fritsch et Benjamin Rondeau. Mon mémoire de DU est consultable ici.

  • Vous nous présentez votre entreprise et son fonctionnement ?

Je travaille pour une importante manufacture indépendante en joaillerie. L’approche du métier est industrielle mais l’essentiel du savoir-faire reste traditionnel. Nous faisons de la sous-traitance pour de grandes marques et nous fabriquons nos propres bijoux que nous vendons en « no-name ». L’entreprise vise à faire briller ses clients en restant la plus discrète possible. Nous sommes aujourd’hui près de 300 employés et l’entreprise tend encore à se développer.

  • Entrons dans le vif du sujet : comment êtes-vous arrivé à ce poste, racontez-nous votre parcours professionnel ?

Cela n’a pas été simple ! En 2001, je suis embauché comme manœuvre lapidaire chez Joz Roland & fils à Paris. J’avais des étoiles pleins la tête et je me voyais déjà en haut de l’affiche il faut bien le dire. Malheureusement, bien que passionnant, il s’est avéré assez vite que je n’avais pas toutes les qualités requises pour être un bon lapidaire. La désillusion fut donc assez grande et j’ai du démissionner après quelques mois de polissage et taille de gemmes. En 2002, j’intègre l’ING durant 4 ans que j’ai autofinancé en travaillant comme barman dans un hôtel de luxe.

J’ai eu quelques opportunités notamment comme préparateur de commandes diamant. C’est une période qui a vraiment révélé ma détermination. En 2006, je suis contacté par Jean-Gabriel Marteau, co-dirigeant de Georland à l’époque, pour un poste d’assistant gemmologue. Parfait timing. C’est chez Georland que j’ai appris le métier. J’y ai vécu des moments intenses et j’y ai rencontré des joailliers hauts en couleur avec beaucoup de talent. Georland a été pour moi un accélérateur de compétence. On m’octroyait beaucoup de liberté et on me faisait confiance. J’ai donc évolué naturellement en prenant de plus en plus de responsabilités au fil du temps.

En 2011, je quitte Georland pour raisons économiques, je termine le DUG et intègre l’entreprise alsacienne où je travaille encore aujourd’hui.

  • Une différence entre travailler à Paris et en région ?

Une grande différence : le stress est moins intense en région. Je prends de petites routes de campagne pour aller au travail, c’est quand même plus agréable que le métro. En revanche, mon réseau parisien est plus distendu, il est plus difficile d’avoir des nouvelles fraiches du métier. Heureusement, d’autres connections se forment à Idar-Oberstein, Anvers, Pforzheim…

  • Parlons de votre travail, typiquement une journée / semaine de travail ressemble à quoi ?

On commence par lire ses mails et par planifier le travail à effectuer dans la journée. Mais une grande partie de mon travail consiste à gérer l’imprévu tout en gardant les standards de travail nécessaire à ce poste.

  • Que préférez-vous dans votre métier ?

Le contact avec la marchandise et les négociants en gemmes, les voyages aussi.

  • Quels sont les aspects plus négatifs, plus ennuyeux ?

Les lourdeurs administratives principalement. Il faut savoir aussi accepter un certain stress au quotidien.

  • Il y a certainement des aspects insoupçonnés par le grand public ?

Oui, c’est vrai. Beaucoup de ces aspects sont dus à la sécurité des biens et des personnes. Il est donc important que certains restent insoupçonnés. Cette part de secret entretient aussi la fascination qu’exercent les gemmes sur le grand public, et c’est une bonne chose je pense.

  • Comment concevez-vous l’exercice de votre profession au quotidien ?

En tant que gemmologue, l’éthique est le fil conducteur et en tant qu’acheteur il faut générer du gain. Je pense qu’il est possible de concilier les deux en entretenant une relation de confiance avec ses fournisseurs. J’essaie aussi de proposer de nouvelles marchandises. Les retours clients sont positifs et j’en suis content.

  • Vous voyagez dans les pays producteurs?

Je n’achète pas de brut, essentiellement du diamant taillé. Il ne m’est donc pas nécessaire d’aller dans les pays producteurs. Par contre, je me rends régulièrement dans les grands centres de négoce comme Anvers ou Hong Kong pour le diamant ou Idar-Oberstein ou Tucson pour les pierres de couleurs. Sinon je fais venir la marchandise à moi. Je suis un acheteur de gemmes plutôt casanier comparé à d’autres.

  • Comment se passent les relations commerciales dans un secteur professionnel aussi multiculturel ?

La rencontre avec différentes cultures me plait d’un point de vu personnel, je trouve cela très enrichissant. Mais j’en fais abstraction dans mon travail dans le sens où c’est à moi d’imposer mes conditions et au fournisseur de les accepter ou non. Mon portefeuille d’achat me permet d’avoir ce type d’exigence.

  • Une anecdote à nous raconter ?

Un jour, on a retrouvé un rubis de plusieurs carats dans un congélateur pour une valeur de plusieurs dizaines de milliers d’euros. Je ne vous direz pas chez qui et comment ce rubis est arrivé là… avec le stress, il peut arriver de faire choses bizarres.

  • Bon, et comment décompresse-t-on quand on a un métier si prenant ?

En Alsace, décompresser est relativement facile. Je profite de ma famille et de la nature autant que possible. La vie y est très agréable.

  • D’ailleurs est-ce qu’on décroche vraiment ?

Non, d’autant plus que je peux être assez monomaniaque. Quand j’ai un truc dans la tête…

  • Et à l’avenir, vous vous voyez comment et où ?

Je ne me projette pas mais l’objectif est d’apprendre et progresser constamment ; en gemmologie, mais pas seulement. Je verrai bien les opportunités qui s’offrent à moi.

*****

Un immense merci à Emmanuel pour le temps accordé à répondre à mes nombreuses questions.

 À bientôt !

Un commentaire Ajoutez le votre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *