La technologie Blockchain au service des gemmes ?

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Il y a quelques mois, le laboratoire de gemmologie Gübelin annonçait la mise en service d’une nouvelle procédure de certification et de traçabilité pour les émeraudes : le Emerald Paternity Test. Nous vous en avions longuement parlé ici et nous avions évoqué son application mais aussi les conséquences, les questions juridiques et éthiques qui en découlaient. A l’heure où la question de la traçabilité des gemmes devient un enjeu toujours plus important pour les maisons et les clients, le laboratoire annonce un partenariat d’envergure avec la société Everledger pour aller un peu plus loin encore alors que l’industrie mondiale de la joaillerie souhaite progresser vers une plus grande transparence. Nous nous sommes donc penché sur l’application de la technologie Blockchain, son fonctionnement, ses failles éventuelles et nous avons demandé au laboratoire et à M. Daniel Nyfeler – le Directeur Général du Gübelin – de nous en dire plus sur cette technologie.

A few months ago, the gemological laboratory Gübelin announced the launching of a new certification and traceability procedure for emeralds : the Emerald Paternity Test. We had spoken about it here and we had talked about its application but also its consequences and its legal and ethical issues that flowed from it. At a time when the issue of traceability of gems becomes an ever more important issue for jewelry companies and customers, the laboratory announces an important partnership with the company Everledger to go a little further while the global jewelry industry wants to move towards a greater transparency. So we looked at the application of Blockchain technology, its functioning, its possible flaws and we asked to the laboratory and especially to Mr. Daniel Nyfeler – the  Managing Director of Gübelin – to tell us more about this technology.

1- La blockchain, c’est quoi ? What is the blockchain ?

blockchain

Infographie issue du livre « Comprendre la Blockchain ». Sketch  from the book « Understand the blockchain ». © U Change

Pour parler de cette technologie, il faut d’abord bien comprendre ce qu’elle est. La définition actuelle explique que la Blockchain est une technologie de stockage et de partage de données. Elle permet la transmission d’informations sans organe de contrôle car tous les utilisateurs de la chaine peuvent vérifier la validité des éléments qui la constituent. Les informations qui l’intègrent sont alors vérifiées (il ne faut pas qu’elles entrent en conflit avec les précédentes), liées, groupées dans des blocs et alors sécurisées par un système de cryptage qui – en principe – rend inviolable la chaine. On peut la définir plus largement comme une base de données ou un registre (ledger) ouvert qui gère les différentes transactions et les archive sans modifications possibles. En somme, un immense livre de police virtuel et communautaire sans tiers de confiance.

To talk about this technology, you first have to understand what it is. The current definition explains that blockchain is a data storage and sharing technology. It allows the transmission of informations without control organ because all the users of the chain can verify the validity of the elements which constitute it. The informations that integrate it are then checked (it cannot enter conflict with the previous ones), linked, grouped in blocks and then secured by an encryption system that – in principle – makes the chain inviolable. It can be defined as a database or an open ledger that manages the various transactions and archives them without any possible modifications. In short, a huge virtual and community police book without trusted third party.

Ces derniers mois, la technologie affole les marchés financiers car elle est le fondement des crypto-monnaies qui emmergent à l’image du Bitcoin. Vous vous demanderez surement qui est à l’origine de ce sytème. Comme pour beaucoup de sujet en relation avec l’internet, la question reste entière. On a longtemps parlé de l’ingénieur américain Dorian Nakamoto, mais aussi de l’homme d’affaires australien Craig Steven Wright. Tous on démentit. Et le mystère persiste. Quoi qu’il en soit, le système est aujourd’hui plébiscité par des milliers d’utilisateurs et est aujourd’hui entré dans le Code Monétaire et Financier français par le biais de l’Ordonnance N°2017-1674 publié le 8 décembre 2017.

These last months, technology is driving financial markets because it is the foundation of crypto-currencies that lead as the Bitcoin. You will probably wonder who is at the origin of this system. As for many topics related to the internet, the question remains. We have long talked about the American engineer Dorian Nakamoto, but also the Australian businessman Craig Steven Wright. All have denied. And the mystery persists. Anyway, the system is now acclaimed by thousands of users and is now entered into the French Monetary and Financial Code through the Ordinance N ° 2017-1674 published December 8, 2017 .

Reste une question, la blockchain peut-elle être privée ? La réponse est oui, on parle alors d’une chaine de consortium. Ici la gouvernance de la chaine provient de une ou des entreprises / institutions qui la gèrent. Elles peuvent alors délivrer des autorisations d’écritures et en définir le protocole (Rule book). Dans le même temps, elles décident de l’accès public ou restreint aux informations de la chaine. De prime abord cela s’oppose aux principes du sytème mais la plupart des observateurs vous diront que la force d’une blockchain réside justement dans la longueur et dans sa transparence. C’est ce qui lui donne sa valeur. Mais effectivement rien n’empêche de la privatiser.

One question remains, can the blockchain be private ? The answer is yes, we are talking about a consortium chain. Here the governance of the chain comes from one or more companies / institutions that manage it. They can then issue writing permissions and define the protocol (Rule book). At the same time, they decide on public or restricted access to the informations in the chain. At first glance this is contrary to the principles of the system but most observers will tell you that the strength of a blockchain lies precisely in its length and in its transparency. That’s what gives it value. But nothing prevents it from being privatized.

Et la loi dans tous ça ? La question juridique pose d’abord la question de la propriété puis celle du litige. Dans le cas des gemmes comme pour le reste, le sujet est vaste et complexe selon son pays d’appartenance. Comme on parle d’actes commerciaux, il y a fort à parier que la loi retenue en cas de litiges soit celle du pays de la transaction et, nous pourrions largement aller plus loin, en disant que c’est la loi du pays de création de la blockchain qui pourrait régir celle-ci et les actes attenants. Paris, Londres, New York, Rio de Janeiro… A chaque pays, sa loi. Vous l’aurez compris, le sujet juridique est aussi passionnant que complexe. A ce sujet, je ne peux que vous conseiller l’excellent article de Hubert de Vauplane dans les Echos. Avocat, il va plus loin que ma reflexion et analyse de manière plus large la problématique juridique de la blockchain.

And what’s about the law ? The legal question first raises the issue of ownership and then the issue of litigation. In the case of gems as for the rest, the subject is vast and complex according to its country of belonging. As we are talking about commercial acts, it is a safe bet to think that the law adopted in case of disputes is that of the country of the transaction and, we could go much further, saying that it is the law of the blockchain’s country of creation that could governs this one and the adjoining acts. Paris, London, New York, Rio de Janeiro … To each country, its law. As you can see, the legal subject is as exciting as it is complex. On this subject, I can only advise you the excellent article (French readers) by Hubert de Vauplane in Les Echos. Lawyer, he goes more far than my reflection and analyzes more broadly the legal issue of the blockchain.

2- La blockchain et les diamants, nouvel enjeux mondial ? Blockchain and diamonds, new world issues ?

Dans l’industrie joaillière, l’utilisation de cette technologie est assez récente. Elle correspond à une volonté de dépasser le cadre du Kimberley Process pour les diamants et de créer un chaine de confiance dans le sourcing des pierres de couleur. Le débat qui fait rage sur les diamants synthétiques, les failles du KP mais aussi l’absence d’un réel système d’approvisionnement certifié pour les autres gemmes a ainsi poussé l’industrie à réfléchir à de nouvelles solutions ou à envisager l’application de technologie non conçues au départ pour la joaillerie comme c’est le cas de la Blockchain. Début décembre 2017, De Beers annonçait investir dans le sytème pour garantir la provenance de ses diamants depuis l’extraction jusqu’au client final.

In the jewelry industry, the use of this technology is fairly recent. It corresponds to a desire to go beyond the framework of the Kimberley Process for diamonds and to create a chain of trust in the sourcing of colored stones. The raging debate over synthetic diamonds, the KP’s flaws, and the lack of a truly certified sourcing system for other gems has prompted the industry to think about new solutions or consider technologies that were not originally designed for jewelry, as is the case with the Blockchain. At the beginning of December 2017, De Beers announced that it would invest in the system to guarantee the origin of its diamonds from the extraction to the final customer.

leanne kemps blockchain ever ledger

Leanne Kemp. Photo : Everledger

En réalité, le sytème se développe depuis quelques années. Everledger apparait sur le marché (et sur ce sujet) dès 2015. Mais à l’époque peu de personne en parle et les crypto-monnaies ne suscite pas encore un engouement important. Derrière cette start-up basée à Londres se cache Leanne Kemp, Australienne et diplômée en comptabilité et commerce. Son expérience professionnelle va la porter vers les évolutions technologiques permettant la traçabilités des actes commerciaux et plus particulièrement les RFID (les systèmes de radio-identification des objets comme les codes-barres).  A partir de 2010, elle se forme à la lutte contre la cyber-criminalité puis à la gemmologie (GIA). Entrepreneuse, passionnée de nouvelles technologies, elle initie plusieurs projets et multiplie les start-up liées à l’identification et au suivi des marchandises. En 2007, elle rejoint l’entreprise canadienne Phenix Jewellery au poste de Directrice de la Stratégie internationale. Puis dès 2015, elle commence à travailler sur l’application de la blockchain aux diamants grâce au programme Barclays Accelerator (initié par la banque du même nom) puis lance sa compagnie Everledger. L’objectif de l’entreprise est de fournir un registre numérique inaltérable à toutes les parties prenantes dans le cycle de vie d’un diamant de façon à enregistrer la moindre modification depuis son extraction. Ce journal de bord ira ensuite au propriétaire de la pierre, puis éventuellement aux suivants (sous réserve qu’ils continuent la chaine). Déjà près de deux millions de diamants sont ainsi enregistrés dans le sytème. C’est ainsi que la Singapore Diamond Investment Exchange a annoncé en juin 2017 garantir la totalité de ses transactions avec cette technologie.

In fact, the system has been developing for a few years. Everledger appears on the market (and on this subject) since 2015. But at the time, few people speak about it and crypto-currencies do not yet arouse this important craze. Behind this London-based start-up is Leanne Kemp, an Australian with a degree in accounting and business. Her professional experience will bring her towards the technological evolutions allowing the traceability of the commercial acts and more particularly the RFID (the systems of radio-identification of the objects like the bar-codes). From 2010, she trained in the fight against cyber crime and gemology (GIA). Entrepreneur, passionate about new technologies, she initiates several projects and multiplies start-ups related to the identification and tracking of goods. In 2007, she joined the Canadian company Phenix Jewelery as Director of the International Strategy. Then in 2015, she began working on the application of the blockchain to diamonds through the program Barclays Accelerator (initiated by the bank of the same name) then launched her company Everledger. The goal of the company is to provide an unalterable digital registry to all stakeholders in the life cycle of a diamond, recording any changes since its extraction. This logbook will then go to the owner of the stone, then eventually to the following (if they continue the chain). Already nearly two million diamonds are registered in the system. For example, the Singapore Diamond Investment Exchange announced in June 2017 to guarantee all its transactions with this technology.

3- Et les pierres de couleur ? And for the other gemstones ?

Justement, c’est bien sur ce sujet que l’annonce du Gübelin est inédite. En annonçant un partenariat avec Everledger, le laboratoire entend permettre une plus grande transparence dans le commerce des pierres autres que le diamant ; celui-ci échappant à toutes régulations puisqu’il n’existe pas de système de traçabilité à l’image du KP. Ainsi que nous l’a déclaré M. Nyfeler « le système collecte toutes les informations, constituant une carte grise de la pierre au fur et à mesure du temps. C’est le concept d’intégrité des données – à la base de la chaine – qui rend la technologie attrayante. En empêchant les modifications (ce qui invaliderait la chaine) on peut ainsi délivrer une information parfaitement transparente.« 

It is exactly on this subject that the announcement of Gübelin is different and exciting. By announcing a partnership with Everledger, the laboratory intends to allow greater transparency in the trade of stones other than diamonds ; this one escaping to all regulations since there is no traceability system like the KP. As Mr. Nyfeler told us, « the system collects all the informations, constituting a logbook of the stone as time goes by. That is the concept of data integrity – at the base of the chain – which makes the technology truly interesting. By preventing the changes (which would invalidate the chain) it can thus deliver a perfectly transparent information.« 

En effet, le système propose plus de 40 points de renseignements permettant d’établir une carte d’identité : provenance, date d’extraction, inclusions, poids, couleur, taille, date de certification…etc. Ensuite on peut ajouter n’importe quel type de renseignements permettant de tracer la gemme : vente lors d’un tender, nouveau propriétaire… Il n’y a pas de limites de la transparence. Le but ultime étant de rendre un commerce souvent jugé opaque (car complexe puisque faisant appel de nombreux intermédiaires) plus accessible mais aussi de rassurer complètement les clients qui sont aujourd’hui demandeurs de preuves écrites.

Indeed, the system offers more than 40 points of information to establish an identity card : provenance, date of extraction, inclusions, weight, color, size, date of certification … etc. Then we can add any type of information to trace the gem : sale in a tender, new owner … There are no limits of transparency. The ultimate goal is to make this business, often considered opaque (because complex because it involves many intermediaries), more accessible but also to completely reassure customers who are now demanding written evidences.

Cela dit, des questions se posent. Quand la pierre sort du système (après sa vente à un particulier par exemple), comment peut-on être sûre de la suite ? Et si la pierre vient à être retaillée ? « Toutes les chaines peuvent être rompues si la dernière personne à entrer en possession de la pierre ne souhaite pas la continuer. Au laboratoire, nous croyons que cela a du sens de continuer celle-ci car l’historique complet d’une pierre ajoute une valeur substantielle à la gemme. La retaille et le repolissage ne posent pas de problème. Ce sont juste des informations supplémentaires qui reflètent la vie de la pierre concernée par la chaine comme un numéro de certificat ou une gravure laser.« 

That said, questions arise. When the stone comes out of the system (after its sale to an individual for example), how can we be sure of what’s next ? And if the stone comes to be re-cut ? « All the chains can be broken if the last person to comes into possession of the stone does not wish to continue it. In the laboratory, we believe that it makes sense to continue it because the complete history of a stone adds a substantial value to the gem. Re-cut and repolishing are not a problem, just additional informations that reflect the life of the stone involved in the chain, such as a certificate number or laser engraving.« 

Si le sujet du commerce du diamant est déjà complexe, celui des pierres de couleurs l’est d’autant plus. En effet, de très nombreuses exploitations sont artisanales et le contrôle particulièrement difficile. Il est donc à prévoir qu’il renforcera un peu plus encore l’importance des grands groupes d’extraction miniers tels que Gemfields, Alrosa, ou encore Rio Tinto dont la puissance n’est plus à démontrer. Indéniablement l’initiative est à suivre. Si le commerce des pierres (diamants ou autres) a toujours était basé sur la confiance de la parole donnée, il n’est aujourd’hui plus possible de se satisfaire uniquement de celle-ci. Trop d’acteurs et d’intérêts économiques sont en jeu. Nous ne pouvons dire si la blockchain sera la réponse pertinente aux demandes croissantes des professionnels comme des particuliers, mais la question de la traçabilité et cette initiative sont en tout les cas la preuve d’une mutation du commerce des gemmes.

If the subject of the diamond trade is already complex, the one of colored stones is even more. Indeed, many mining areas are artisanal and control particularly difficult. It is therefore expected that it will further strengthen the importance of large mining groups such as Gemfields, Alrosa, or Rio Tinto whose power is well established. Undeniably the initiative must be follow. If the trade of stones (diamonds or others) has always been based on the confidence of the given word, it is no longer possible to be satisfied with it alone. Too many actors and economic interests are at stake. We can not say if the blockchain will be the relevant answer to the growing demands of both professionals and individuals, but the question of traceability and this initiative are in any case the proof of a change in the gem trade.

À bientôt !

See you soon !

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