Quiconque a franchit la porte d’un atelier de joaillerie a noté cette particularité. Il y a quasiment forcément un(e) arménien(e) entre les murs. Que ce soit sa nationalité ou qu’il (elle) soit descendant(e) de la diaspora, vous êtes presque certains de croiser une personne dont la culture arménienne est ancrée au plus profond de ses gènes. Si ils (elles) sont si présent(e)s dans la joaillerie, ce n’est pas un hasard. Les métiers du bijou au sens large (du métal en passant par les pierres) sont chevillés à leur histoire à tel point qu’on estime que presque 10% de la joaillerie mondiale est fabriquée par une personne de culture arménienne. La question est de comprendre le pourquoi de cette présence.
Quand j’ai mis un orteil dans les métiers de la joaillerie et plus particulièrement dans le 9e arrondissement de Paris, j’ai noté leur présence indissociable du quartier et du métier. Et j’ai posé des questions auxquelles je n’ai pas obtenu beaucoup de réponses. Parce que gagner leur confiance demande du temps, parce cette communauté parle peu, parce que le contexte de leur présence à Paris est encore douloureux voir traumatique pour nombre d’entre eux, parce que le contexte actuel montre – encore et toujours – la fragilité et l’inimaginable résilience dont ce peuple fait preuve. Alors devant l’absence de réponses, j’ai cherché, lu, questionné, enquêté et tiré le fil de l’histoire de leur présence sur ce petit espace géographique que représente le quartier du Faubourg Montmartre à Paris. Ce travail a été la base de mon Master 1 à l’Université du Mans.

Travailler sur les arméniens et la joaillerie me remplit d’une joie constante. Raconter cette histoire a demandé du temps et une bonne dose de patience car ce travail est dans l’ensemble inédit. Alors, il a fallu trouver des sources, en France mais aussi en Turquie et plus particulièrement dans ce que l’on appelait encore l’Empire Ottoman. Et dans mon périple, j’ai croisé la route d’un ouvrage nécessaire à la compréhension de cette communauté : celui d’Arsen Yarman.
Son ouvrage est une exception dans le monde de la publication. Une anomalie même. Car ces dernières années, rien de comparable en terme de recherche, de précision, d’illustration et d’historiographie n’a été publié en histoire du bijou (et non histoire l’art) à l’exception de très rares ouvrages universitaires. Ce livre, la première fois que je l’ai manipulé, n’était pas encore traduit en anglais et n’existait que dans sa première édition : à savoir en turc. J’ai eu connaissance de celui-ci lorsque je suis allée rencontrer le conservateur de la bibliothèque Nubar dans les locaux de l’UGAB à Paris. En effet, mes recherches sur les joailliers arméniens se heurtait à une première problématique : contextualiser les familles dans l’Empire Ottoman et plus particulièrement à Constantinople.

XVIIIe siècle. Ornée de deux grandes émeraudes, d’un rubis imposant et entourée de nombreux petits diamants et perles, cette aigrette du trésor du palais de Topkapı est d’une somptuosité extrême. Les quatre chaînes pendantes, serties de diamants et de perles et évoquant le scintillement des plumes, rehaussent encore sa magnificence. Elle constitue un exemple remarquable d’aigrettes pendantes qualifiées de « Hindkari » dans les documents ottomans. La taille en cabochon des pierres (rubis et émeraudes) témoigne de la persistance, sous certains aspects, des traditions du XVIIe siècle.
Et c’est là que l’ouvrage Jewelry and armenian goldsmiths under the Ottoman m’a permis d’emprunter une route que je ne pensais pas réussir à franchir et me plonger dans ce que fut Constantinople entre les XVIe et XIXe siècle. Et quel voyage fabuleux ! Grace à son travail de recherche, ses dépouillements méticuleux, voilà que l’histoire des familles sur lesquelles j’enquêtais en France se révélait à moi : les Eknayan, les Hampartzounian, les Biberian, les Boghossian, les Boyadjian, les Djevahirdjian, les Dikranian, les Esmerian, les Nercessian, les Pouldjian, les Fringhian ou encore les Haroutiunian pour ne citer que quelques noms sur les centaines de personnes sur lesquelles je me suis penchée. Car au-delà de tout, un livre se mesure à la qualité et à la précision de son Index et rien, absolument rien, ne peut battre celui rédigé par Arsen Yarman qui compte presque 39 pages. Le volume d’entrée, de possibilités, de noms, de prénoms, permet de tracer un portrait d’une richesse absolue des familles dont le nom de famille se conjugue avec la réalisation de chefs-d’œuvre joailliers. En tout, ce sont pratiquement 2000 noms qui sont disponibles et qui vous permettent de documenter un objet ou un bijou fabriqué par un artisan arménien de l’Empire Ottoman. C’est bien simple, c’est une bible. Rien de moins.
Comprendre l’importance des arméniens dans le commerce international du précieux nécessite de remonter l’histoire sur de nombreux siècles et de s’intéresser aux sources les plus anciennes qui mentionnent déjà ce peuple comme indissociable de ce commerce. Aussi, avant de s’intéresser à Constantinople et à son importance, Arsen Yarman a synthétisé dans son ouvrage les travaux de nombreux historiens qui se sont penchés sur la présence des arméniens sur la route de la soie et sur le contexte politique du territoire arménien. Cette première partie du tome I est cruciale pour comprendre comment et pourquoi ce peuple s’est imposé entre lois favorables, contextes politiques mais également unions commerciales et financières qui ont permis une véritable montée en puissante du peuple arménien dans le bijou et les pierres. Car c’est bien là l’une des spécifiés de cette communauté : elle maitrise toute la chaine de fabrication du bijou. Et c’est bien cette maîtrise qu’elle apportera à Paris dès la fin du XIXe siècle quand les arméniens vont challenger l’ordre établi et structurer le métier : apport de matières de haute qualité introuvable ou rares en France, savoir-faire sur le négoce et la taille, culot commercial qui les voit aller à la rencontre des donneurs d’ordres (les grands joailliers et les clients les plus importants) pour imposer leur puissance commerciale. Et bien avant à Constantinople où les arméniens deviennent les relais nécessaires pour les puissants de l’Empire Ottoman. Perles fines, diamants, pierres de couleurs, métal, ils règnent alors sans pareil sur ce commerce.

Je pourrais vous parler de cet ouvrage des heures durant mais il faut le lire et le manipuler pour se rendre compte de la richesse de l’ouvrage. Mais aussi pour comprendre qu’il raconte une histoire jusque là niée ou oubliée. En effet, l’une des caractéristiques de la diaspora arménienne est son ancrage mémoriel mais également sa puissance de transmission, deux éléments indissociables de la notion de diaspora dans la définition posée par Robin Cohen, théoricien majoritaire des mouvements de population.
Le tome II vous entraine à la découverte des joailliers : noms, dessins, archives familiales ou encore bijoux. Vous pourrez ainsi comprendre qui étaient les Mazlumyan, les Suciyan, les Torosyan, les Aznavurian ou encore les Tchiboukdjian pour ne citer que quelques noms. Le deuxième livre vous permettra aussi d’explorer les liens entre l’Europe et l’Orient, de comprendre comment les influences entre les deux territoires ont nourris les joailliers de Constantinople et ceux de la vieille Europe, pourquoi le Grand Bazar s’est imposé dans les approvisionnements et son rôle encore aujourd’hui.

La force du travail d’Arsen Yarman est d’avoir posé des mots et des archives rares sur le rôle de la communauté arménienne dans la joaillerie ottomane, dévoilant ainsi une histoire globalement inconnue du grand public et même de nombreux spécialistes. Les deux livres donnent une voix à cette communauté, rappelant son rôle tout en explicitant ce qui la rend unique dans le commerce du précieux : une juste mélange de tradition, de mémoire et d’adaptation dans un monde constamment en mouvement.
Le livre qui compte deux tomes rassemblent plus de 750 documents d’archives dont une large partie proviennent de la collection de l’auteur, plus de 1200 illustrations de grande qualité, 300 dessins de bijoux, un index dont je vous parlais qui fait l’une des plus grande force de cet ouvrage. Il faut compter 500 euros pour l’acquérir mais c’est un ouvrage nécessaire pour quiconque veut comprendre le rôle déterminant des arméniens dans le monde de la joaillerie. Les livres de cette qualité sont des exceptions éditoriales et Jewelry and armenian goldsmiths under the Ottoman est définitivement l’une d’entre elles.
A bientôt !


