Rencontre avec l’homme des objets Cartier : Olivier Bachet

Le monde du bijou est rempli de gens passionnants et passionnés. La plupart de ceux que je croise sur ma route sont habités par leur sujet ou leur spécialité. Les écouter parler, c’est voyager avec eux et c’est également se nourrir de ce qu’ils sont. Je croise donc la route d’Olivier Bachet depuis un petit moment maintenant et à chaque fois que je le vois, j’apprends quelque chose. Je l’avais déjà interviewé au sujet de la parution de son très beau livre écrit avec Alain Cartier sur les objets de la maison éponyme. Nous avions également organisé une présentation chez Sotheby’s Paris et l’idée d’une vraie interview sur son parcours a fait son chemin dans mon esprit. Je vous propose donc de découvrir cette longue et passionnante interview d’Olivier que nous avons concrétisé ces derniers jours. Tour à tour, il nous parle de son parcours, de son amour des objets Cartier, d’aventure éditoriale, d’art et de tout ce qui le nourrit dans sa pratique professionnelle. Rencontre!

The jewelry world is filled with exciting and passionate people. Most of those I meet on my way are inhabited by their subject or their specialty. Listen to them speaking is like to travel with them and it is also to be nourished by what they are. I have therefore crossed paths with Olivier Bachet for a little while now and each time I see him, I learn something. I had already interviewed him about the publication of his very beautiful book written with Alain Cartier on the objects of the eponymous house. We had organized a presentation at Sotheby’s Paris and the idea of ​​an interview on his journey made its way into my mind. I therefore invite you to discover this long and fascinating interview with Olivier that we have materialized in recent days. In turn, he talks to us about his career, his love of Cartier objects, editorial adventure, art and everything that feeds him in his professional practice. Meeting!

M. Olivier Bachet. Photo : Olivier Bachet

1- Pouvez-vous vous présenter en quelques lignes ? (Can you introduce yourself in a few lines?)

A l’origine, je suis marchand, antiquaire spécialisé dans l’achat et la vente de bijoux anciens et d’objets de vitrine du 20ème siècle. Je suis membre du Syndicat National des Antiquaires (SNA) et membre fondateur de l’IAJA (International Antique Jewelers Association).

Originally, I was an antique dealer specializing in the purchase and sale of antique jewelry and 20th century showcase objects. I am a member of the Syndicat National des Antiquaires (SNA) and a founding member of the IAJA (International Antique Jewelers Association)

En général, les gens qui font ce métier se divisent en 2 catégories : soit ils prennent la succession de leur père qui bien souvent avait pris lui-même la succession de son père, bref c’est une affaire de famille, soit ils se sont faits tout seuls et sont devenus marchands au hasard des circonstances et de la providence. Moi je suis un peu un mélange des deux. J’ai été coopté en quelque sorte par mon ami Gilles Zalulyan, directeur de Palais Royal qui m’a mis le pied à l’étrier et avec lequel je travaille depuis maintenant plus de 20 ans. C’était facile, nous étions voisins et inséparables depuis l’âge de 8 ou 10 ans et nous avons fait les 400 coups ensemble. Mais d’autre part, j’ai appris beaucoup de choses par moi-même, surtout lorsque je me suis spécialisé dans le travail de la Maison Cartier.

Generally, people who do this job are divided into 2 categories: either they take over from their father, who very often had taken over from his father himself, in short, it’s a family affair, or they made on their own and became merchants by the chance of circumstances and providence. I am a mix of the two. I was co-opted by my friend Gilles Zalulyan, director of the Palais Royal who put me on the job and with whom I have been working for more than 20 years now. It was easy, we were neighbors and inseparable since the age of 8 or 10 and we did the 400 shots together. But on the other hand, I learned a lot of things on my own, especially when I specialized in the work of the Maison Cartier.

2- Quel a été votre parcours jusqu’à aujourd’hui ? (What is your background until today ?)

J’ai suivi une scolarité très « classique ». J’ai toujours été passionné d’histoire et je ne me suis jamais posé aucune question. Dès mon plus jeune âge, je savais que je ferai de l’histoire et je peux vous dire que je n’avais pas peu d’ambition. Comme Hugo qui voulait «être Chateaubriand ou rien », je voulais être « Fernand Braudel ou rien ». Et bien aujourd’hui, 30 ans plus tard je ne suis rien (rires), en tout cas en matière d’histoire, car après une première année de thèse, je me suis fait rattraper par la lassitude et par la perspective de travailler avec Gilles qui est venu me chercher et m’a proposé de travailler avec lui. Voilà comment j’en suis arrivé là.

I had a very « classical » schooling. I have always been passionate about history and I never asked myself any questions. From a very young age, I knew that I would make history and I can tell you that I have a lot of ambition. Like Hugo who wanted « to be Chateaubriand or nothing », I wanted to be « Fernand Braudel or nothing ». Well today, 30 years later, I’m nothing (laughs), at least in terms of history, because after a first year of thesis, I was overtaken by weariness and by the prospect of working with Gilles who came to pick me up and offered to work with him. This is how I got here.

Paire de clips en platine et diamants, Cartier Londres vers 1935. Platinum earrings with diamonds, Cartier London, circa 1935. Photo: Collection Palais Royal

3- Vous êtes aujourd’hui devenu l’un de plus grands experts de Cartier. Comment et pourquoi Cartier ? Qu’est-ce qui vous plaît dans cette maison ? (You have now become one of Cartier’s greatest experts. How and why Cartier? What do you like about this house?)

Je suis devenu spécialiste de Cartier avant tout par goût. J’aime ce qu’a fait cette maison, en tout cas, depuis son installation rue de la Paix. Même si beaucoup de maisons ont fait des choses magnifiques et je ne parle pas seulement de Van Cleef & Arpels ou de Boucheron que le plus grand nombre connaît, je pense aux noms ignorés du grand public et qui sont pourtant des grands noms de la joaillerie comme Janesich, Lacloche ou Marchak. Et bien de tous, Cartier demeure celui que je préfère et que l’on ne s’y trompe pas, le travail de Cartier se reconnait immédiatement pour qui a un œil exercé, – et vous savez pourquoi ? Parce que depuis le début du 20ème siècle, c’est Cartier qui dessine et cet aspect est pratiquement unique dans le monde de la joaillerie. Je veux dire dans ces proportions. Dès 1910, il y a un dizaine de dessinateurs installés à temps plein rue de la Paix.

I became a Cartier specialist above all out of taste. I like what this house has done, in any case, since it moved to rue de la Paix. Even if many houses have done magnificent things and I’m not just talking about Van Cleef & Arpels or Boucheron that most people know, I’m thinking of names unknown to the general public and who are nevertheless big names in jewelry such as Janesich, Lacloche or Marchak. Well of all, Cartier remains my favorite and make no mistake, Cartier’s work is instantly recognizable to anyone with a trained eye – and you know why? Because since the beginning of the 20th century, Cartier has been designing and this aspect is practically unique in the world of jewelry. I mean in these proportions. From 1910, there were about ten designers working full-time on rue de la Paix.

De plus, Cartier présente l’avantage énorme d’avoir beaucoup produit et d’avoir eu à son catalogue toute la gamme des objets précieux : bijoux, montres, objets de vitrine. – et c’est l’un des rares– et puis quelle diversité dans le style. Il y a de tout, de la Belle Epoque, de l’Art Déco, bref c’est d’une créativité et d’une diversité qu’aucune autre maison n’est capable d’offrir. Et puis moi qui suis un passionné d’histoire, j’apprécie le fait que les gens de chez Cartier aient eu, avant tout le monde, conscience qu’il fallait conserver et mettre en valeur le patrimoine et les archives, et présenter une collection de pièces emblématiques, si bien qu’il a été facile d’apprendre grâce aux fabuleuses expositions et aux merveilleux catalogues montés ou publiés par Cartier. Personne d’autre n’a fait cela. Tout le monde s’y met maintenant mais Cartier l’a fait bien avant tout le monde.

In addition, Cartier has the enormous advantage of having produced a lot and having had in its catalog the whole range of precious objects: Jewelry, watches, showcase objects. – and it is one of the few – and then what diversity in style. There is everything, from the Belle Epoque, Art Deco, in short, it is a creativity and a diversity that no other house is able to offer. And then I, who am a history buff, appreciate the fact that the people at Cartier were, before anyone else, aware that it was necessary to preserve and enhance the heritage and the archives, and to present a collection of emblematic pieces, so much so that it was easy to learn thanks to the fabulous exhibitions and the marvelous catalogs put together or published by Cartier. No one else has done this. Everyone is getting into it now, but Cartier did it long before everyone else.

4- De quelle manière fonctionnez-vous quand vous devez réaliser une expertise ? Où allez-vous chercher les informations ? Quel est votre process de certification d’un objet ? (How do you operate when you have to make an expertise? Where do you go to get the information? What is your process for certifying an item?)

Il est important de préciser aux lecteurs avant de répondre à votre question que peu à peu, pris par cette passion pour Cartier, j’ai voulu découvrir ce qui se cachait derrière ce nom prestigieux, qui étaient les fabricants, les dessinateurs, que signifiaient les numéros et les lettres frappés sur les pièces etc. Si bien que, peu à peu – car si l’on veut bien comprendre, il faut tout étudier – avec le temps et beaucoup de travail j’ai appris beaucoup et je me suis converti à l’expertise qui est devenue aujourd’hui mon activité principale.

It is important to specify to the readers before answering your question that little by little, taken by this passion for Cartier, I wanted to discover what was hidden behind this prestigious name, who were the makers, the designers, what meant the numbers and letters stamped on jewels…etc. So that – because if you want to understand well, you have to study everything – with time and a lot of work I learned a lot and I converted to the expertise that has now become my primary activity.

Pour réaliser une expertise, il y a d’abord un préalable indispensable : avoir la pièce dans « la main ». Après il faut savoir bien regarder, ne rien laisser de côté, ne pas oublier un poinçon qui vous donnerait des indications ou une lettre qui accompagne un numéro par exemple. En fonction de cela tout peut changer, la date mais aussi la ville : Paris ou Londres par exemple…

To carry out an expertise, there is first an essential prerequisite: to have the part in « the hand ». Afterwards, you have to know how to look carefully, leave nothing aside, don’t forget a maker’s mark that would give you indications or a letter that accompanies a number, for example. Depending on this everything can change, the date but also the city: Paris or London for example…

Et puis ensuite les informations on va les chercher dans sa tête, ça reste notre base de données principale, et quand vous avez vu des centaines de pièces de Cartier vous commencez à savoir à quoi ressemble une galerie, comment sont faites les sécurités des clips ou des épingles, comment sont frappés les numéros de stock, bref l’expérience compte énormément. Par exemple, vous savez que si vous avez un bijou Art Déco en main, qu’il porte la signature de Cartier Paris mais qu’il est mal réalisé, alors vous êtes sûr qu’il n’est pas authentique. Un bijou de Cartier Paris mal fabriqué fait en 1925, ça n’existe pas ! Enfin, il y a la littérature. Dans son livre sur Cartier, livre magnifique par ailleurs qu’il est indispensable de lire, Hans Nadelhoffer a commis une erreur en donnant des poinçons de fabricants qui sont mal représentés et faux. Non, « faux » est impropre, ils sont vrais dans le sens où ils sont ceux de joailliers, bijoutiers nommés « Cartier » et travaillant à Paris, en d’autres termes ils ont le même patronyme, mais en aucun cas il n’est question du Cartier qui nous intéresse. Or ces poinçons continuent imperturbablement à être publiés et repris y compris par les faussaires qui soient insculpent – c’est-à-dire poinçonnent- frauduleusement des bijoux ou des objets avec les poinçons des homonymes de Cartier, soient font graver, tout aussi frauduleusement, des objets ou bijoux insculpés légitimement de ces mêmes poinçons homonymes, avec une signature apocryphe « Cartier Paris Londres New York ». Pourtant cette erreur d’interprétation pourrait cesser de circuler si on lisait mon livre ! (rire)

And then the information we’ll look for in head, it’s still our main database, and when you’ve seen hundreds of Cartier pieces you start to know what a gallery looks like, how the security clips are made or pins, how stock numbers are hit, in short, experience counts a lot. For example, you know that if you have an Art Deco jewel in your hand, that it bears the signature of Cartier Paris but poorly made, then you are sure that it is not authentic. A poorly made Cartier Paris jewel made in 1925 does not exist! Finally, there is literature. In his book on Cartier, a magnificent book that is essential to read, Hans Nadelhoffer made a mistake by giving maker’s marks that are poorly represented and false. No, « false » is a misnomer, they are true in the sense that they are those of jewelers named « Cartier » and working in Paris, in other words they have the same surname, but in no way is it question of the Cartier that interests us. However, these hallmarks continue imperturbably to be published and taken over, including by counterfeiters who either stamp – that is to say fraudulently – jewelry or objects with the hallmarks of Cartier’s namesakes, or have them engraved, everything also fraudulently, objects or jewelry legitimately stamped with these same homonymous hallmarks, with an apocryphal signature « Cartier Paris London New York ». Yet this misinterpretation might cease to circulate if one read my book! (laugh)

L’ouvrage « Cartier, objets d’exception ». The book « Cartier, objets d’exception ». Photos : Olivier Bachet

5- Justement, vous avez co-signé avec Alain Cartier l’ouvrage de référence sur l’objet Cartier. Comment est né ce projet et pourquoi vous êtes-vous lancé dans cette aventure éditoriale ? (You co-authored the reference book on the Cartier object with Alain Cartier. How did this project come about and why did you embark on this editorial adventure?)

En fait c’est ma passion qui m’a poussé à faire ce livre et mon désir de la faire partager. D’abord ma passion pour les objets précieux, je crois que j’ai toujours préféré les objets aux bijoux et donc cela répondait bien à mes centres d’intérêts. De plus rien ou presque n’avait été écrit sur les objets, il s‘agissait donc de combler un manque. Mon métier de marchand m’a amené à voir des milliers de pièces de Cartier, de rencontrer des collectionneurs, de fréquenter des ventes publiques ou simplement d’autres marchands qui avaient acheté une belle pièce et je me suis dit : ce n’est pas possible de garder ça pour moi. Il faut montrer aux gens les trésors fabriqués par Cartier et expliquer aussi. Or, à qui veut écrire sur Cartier, il y a une collection incontournable, c’est la Collection Cartier, la plus belle du monde et que personne n’arrivera à égaler. Cependant cela a un inconvénient, la collection n’est pas exhaustive si bien qu’à chaque nouvelle publication sur Cartier, ce sont toujours les même pièces qui reviennent et qui sont illustrées. Or compte tenu de l’immensité et de la variété de la production, je trouvais dommage que les autres pièces ne soient pas publiées. En plus, Cartier, pour sa collection, ne cherche que les pièces très remarquables pourtant il y a des centaines d’objets qui ne sont pas particulièrement remarquables mais qui sont eux aussi le reflet de l’histoire de cette maison et il fallait les montrer et les décrire.

In fact, it was my passion that drove me to write this book and my desire to share it. First of all my passion for precious objects, I believe that I have always preferred objects to jewelry and therefore it corresponded well to my centers of interest. Moreover, nothing or quite had been written on the objects, so it was a question of filling a gap. My trade as a merchant has led me to see thousands of Cartier pieces, to meet collectors, to attend public sales or simply other merchants who have bought a fine piece, and I said to myself: I can’t keep that to myself. You have to show people the treasures made by Cartier and also explain. However, for anyone who wants to write about Cartier, there is an essential collection, it is the Cartier Collection, the most beautiful in the world and that no one will be able to match. However, there is a drawback, the collection is not exhaustive so that with each new publication on Cartier, it is always the same pieces that come back and are illustrated. However, given the immensity and variety of the production, I found it unfortunate that the other pieces were not published. In addition, Cartier, for its collection, only looks for very remarkable pieces, yet there are hundreds of objects which are not particularly remarkable but which are also a reflection of the history of this house and they had to be shown and describe them.

Mais vous avez parlé d’aventure, et c’est bien cela, c’était une aventure. Je n’avais jamais fait de livre et n’y connaissais rien et j’ai vu grand, 2 volumes de 1000 pages. Il a fallu apprendre, s’entourer de gens compétents, trouver un imprimeur…etc. Et puis je voulais faire de ce livre sur les objets, un objet lui-même. Je n’ai pas lésiné sur les matériaux. Par exemple, n’étant pas satisfait de l’emboitage proposé par mon imprimeur, j’ai, grâce à un ami qui m’a donné leur contact, fait appel à l’entreprise qui fabrique les cartons d’emballage de certains produits Chanel. Là, j’étais sûr que la qualité serait au rendez-vous. Et comme je voulais être sûr du rendu de la couleur or de l’emboitage, j’ai fait imprimer le motif à l’or 24 carats sur le carton. Mais attention à qui se lance dans un travail comme celui-ci, qu’il fasse sienne cet adage « Le mieux est l’ennemi du bien ». Si je ne l’avais pas fait mien à un moment donné, je crois que je serai encore en train de peaufiner certains détails du livre.

But you talked about adventure, and that’s right, it was an adventure. I had never done a book and knew nothing about it and I saw big, 2 volumes of 1000 pages. We had to learn, surround ourselves with competent people, find a printer…etc. And then I wanted to make this book on objects, an object itself. I didn’t skimp on the materials. For example, not being satisfied with the casing proposed by my printer, I, thanks to a friend who gave me their contact, called on the company which manufactures the packaging boxes for certain Chanel products. . There, I was sure that the quality would be there. And as I wanted to be sure of the rendering of the gold color of the casing, I had the pattern printed in 24 carat gold on the cardboard. But be careful who embarks on a job like this, that he makes his own this adage « perfect is the enemy of the good ». If I hadn’t made it my own at some point, I believe I’d still be fine-tuning some of the details of the book.

6- Je vous ai découvert peintre lors du premier confinement de 2020. Avec un travail japonisant que je trouve personnellement superbe. Que vous apporte cette pratique dans votre quotidien ? (I discovered you as a painter during the first confinement of 2020. With Japanese work that I personally find superb. What does this practice bring you in your daily life?)

Vous êtes très gentille et bien tolérante à mon égard. La peinture m’apporte du plaisir, du plaisir et encore du plaisir. Mais vous avez bien compris, ma peinture a assurément un côté extrême oriental. L’influence est sans doute à chercher dans la calligraphie de certains maîtres Zen. J’ai, d’ailleurs, vendu ma dernière toile à une japonaise pour sa galerie de Tokyo. Ce qui compte avant tout, c’est le mouvement et tant que je ne suis pas satisfait, je recommence. C’est parfois à devenir fou mais je suis intransigeant. Et dans ce cas, l’adage « le mieux est l’ennemi du bien » ne compte pas. Pourtant, je ne me suis pas mis à la peinture parce que j’étais confiné, cela fait bien longtemps que je peins. Ce qui était au départ un simple plaisir personnel a pris une autre tournure. Aujourd’hui, je reçois des commandes que je n’ai pas le temps d’honorer.

You are very nice and very tolerant towards me. Painting brings me pleasure, pleasure and more pleasure. But you have understood correctly, my painting certainly has an extreme oriental side. The influence is undoubtedly to be found in the calligraphy of certain Zen masters. I also sold my last painting to a Japanese woman for her gallery in Tokyo. What matters most is the movement and until I’m satisfied, I start again. It’s sometimes crazy but I’m intransigent. And in this case, the adage « the best is the enemy of the good » does not count. However, I did not start painting because I was confined, I have been painting for a long time. What was initially a simple personal pleasure took another turn. Today, I receive orders that I do not have time to fulfill.

Deux peintures par Olivier Bachet. Two paintings by Olivier Bachet. Photo: Olivier Bachet

7- Comment continuez-vous de vous laisser émouvoir par un objet ? Comment garder votre œil en alerte sans être blasé après autant d’années de pratique ? (How do you continue to be moved by an object? How do you keep your eye sharp without getting jaded after so many years of practice?)

Je ne suis absolument pas blasé et je crois que je ne le serai jamais. Je peux vous dire que c’est même le contraire. J’adore voir de nouvelles pièces, de beaux objets ou des bijoux inédits, pour une raison simple, on découvre toujours des choses nouvelles qui comblent des manques venant confirmer ou infirmer des croyances. Car voir des nouveautés permet d’assembler les pièces d’un puzzle en quelque sorte. Par exemple, je possédais dans mes archives deux descriptions succinctes de boîtes que j’avais du mal à imaginer. Puis récemment, je reçois une demande d’expertise pour deux étuis à cigarettes de Cartier, fabriqués en Russie par Yahr en 1904. A la vue de ces deux objets, j’ai pu faire le rapprochement avec les deux descriptions que j’avais en ma possession. C’est excitant, surtout lorsqu’il s’agit dans le cas présent, de pièces devenues extrêmement rares.

I’m definitely not jaded and I don’t think I ever will be. I can tell you that it is quite the opposite. I love seeing new pieces, beautiful objects or unique jewelry, for a simple reason, we always discover new things that fill in the gaps that confirm or invalidate beliefs. Because seeing new things allows you to put the pieces of a puzzle together. For example, I had in my archives two succinct descriptions of boxes that I had trouble imagining. Then recently, I received a request for expertise for two Cartier cigarette cases, made in Russia by Yahr in 1904. Seeing these two objects, I was able to make the connection with the two descriptions I had in my possession. It’s exciting, especially when it comes to pieces that have become extremely rare.

Autre exemple, je reçois le mois dernier d’une maison de vente, une photo de ce qui ressemblait à un bracelet dans le goût égyptien signé Cartier Paris et on me demandait si je pensais que la pièce pouvait être authentique. À la vue de la photo, j’étais septique et c’est un euphémisme. J’ai bien sur demandé à voir la pièce, et bien malgré les apparences, elle était bonne à 100%, mais modifiée car probablement née comme collier de chien plutôt que comme bracelet. Le numéro d’inventaire correspondait simplement à un numéro de commande et donc, comme cela arrive souvent, elle sortait de l’ordinaire. J’en profite pour dire que selon moi une des qualités d’un bon expert, c’est de ne pas avoir trop de certitudes, douter, ne jamais être sûr de rien, car il y a des inédits dans le monde de la joaillerie.

Another example, I received last month from an auction house, a photo of what looked like an Egyptian style bracelet signed Cartier Paris and I was asked if I thought the piece could be authentic. At the sight of the photo, I was skeptical and that’s an understatement. I of course asked to see the piece, and well despite appearances, it was 100% good, but modified because probably born as a dog collar rather than a bracelet. The inventory number simply corresponded to an order number and therefore, as often happens, it was out of the ordinary. I take this opportunity to say that in my opinion one of the qualities of a good expert is not to have too many certainties, to doubt, never to be sure of anything, because there are new things in the world of jewelry.

Coupe libatoire en or, jade, émail, corail, lapis et diamants, Cartier Paris, vers 1930. Libatory cup in gold, jade, enamel, coral, lapis and diamonds, Cartier Paris, circa 1930. Photo: Collection Palais Royal

8- Vous venez de lancer une belle plateforme dédiée à Cartier : Cartier Collector (www.cartiercollector.com). Pourquoi ce souhait de partage ? Qu’est-ce que cela vous apporte ? (You have just launched a beautiful platform dedicated to Cartier: Cartier Collector (www.cartiercollector.com). Why this desire to share? What does it get you?)

Je vous remercie de m’en parler car ce site me tient à cœur. J’y ai consacré beaucoup de temps et d’énergie. « Cartier Collector » est un site internet gratuit et informatif. Attention, je ne me substitue en aucune manière au service de presse et au service marketing de la grande Maison, je n’en ai pas les moyens et puis ce site ne concerne que les pièces anciennes. Quand j’ai monté ce site, l’idée était la suivante : échanger et partager avec des passionnés ou simplement des gens qui s’intéressent à Cartier, en leur permettant de trouver sous un format de qualité et avec une belle présentation autant d’infos que possible concernant tous les domaines : horlogerie, bijoux, objets précieux. Il y est question d’expo, de livres, de pièces importantes qui passent en vente, d’articles de fond mais également donner des conseils et des avis, bref faire un site de référence concernant Cartier, son histoire, sa production, un peu comme le ferait, par exemple, un site dédié aux Bugatti anciennes pour les collectionneurs de cette marque. Vous me direz que ce genre de sites existe déjà et je vous répondrai : oui et non. En fait, l’intérêt de ce site est de trouver des choses que l’on ne trouve pas ailleurs, y compris des infos utiles aux professionnels, concernant les poinçons, la numérotation des pièces et autres. L’idée n’est pas de parler une fois encore des bijoux de la Duchesse de Windsor ou des panthères de Cartier, sujets pas inintéressants mais éculés. Pour se faire, je me suis entouré de contributeurs dont vous êtes afin d’apporter des regards variés sur le monde de Cartier. Quant au désir de partage, peut-être est-ce une réminiscence de ce que je voulais être : un universitaire destiné à enseigner.

Thank you for telling me about it because this site is close to my heart. I put a lot of time and energy into it. « Cartier Collector » is a free and informative website. Please note, I do not in any way replace the press department and the marketing department of the great House, I do not have the means and then this site only concerns old pieces. When I set up this site, the idea was as follows: to exchange and share with enthusiasts or simply people who are interested in Cartier, by allowing them to find in a quality format and with a beautiful presentation as many information as possible concerning all areas: watchmaking, jewellery, precious objects. It is about exhibitions, books, important pieces that go on sale, in-depth articles but also giving advice and opinions, in short making a reference site concerning Cartier, its history, its production, a little as would, for example, a site dedicated to old Bugatti for collectors of this brand. You will tell me that these kinds of sites already exist and I will answer you: yes and no. In fact, the point of this site is to find things not found elsewhere, including useful info for professionals, concerning hallmarks, part numbering and others. The idea is not to talk once again about the jewels of the Duchess of Windsor or the panthers of Cartier, not uninteresting but well-worn subjects. To do so, I have surrounded myself with contributors, including you, in order to provide a variety of perspectives on the world of Cartier. As for the desire to share, maybe it’s reminiscent of what I wanted to be: an academic destined to teach.

9- Quel regard portez-vous sur le marché de l’art ? Comment a-t-il évolué ? Et comment le voyez-vous dans les années à venir ? (How do you view the art market? How has it evolved? And how do you see it in the years to come?)

Il m’est difficile de vous parler du marché de l’art en général. Bien sûr, j’ai quelques idées mais si je me limite au marché des bijoux anciens en particulier, je suis très optimiste. D’abord le marché est touché par l’inflation, ce qui montre le regain d’intérêt des gens pour les bijoux anciens. Ceci peut s’expliquer par plusieurs facteurs. Dans ces temps incertains, le fait que ces pièces soient constituées de métaux précieux leur donne une valeur refuge, de plus, il y a une prise de conscience générale de la qualité avec la certitude dans les esprits que l’ancien est gage de qualité, ce qui n’est pas forcément vrai d’ailleurs, même si c’est évident pour Cartier. En outre le monde évolue, acheter de l’ancien ou de la seconde main n’est plus quelque chose d’incongru pour les jeunes. Cela se fait, aujourd’hui, dans des proportions considérables y compris dans le prêt-à-porter. Mes propres enfants qui ont une vingtaine d’années, achètent régulièrement des vêtements de secondes mains, alors qu’au même âge cela ne me serait même pas venu à l’idée. Et puis il y a également le marché chinois qui est très dynamique. Mes amis me disent que pour leurs parents, il était impensable de porter des bijoux anciens avec l’idée que ces bijoux aient appartenus à des personnes décédées. Cette idée a complètement disparu pour les jeunes générations.

It is difficult for me to tell you about the art market in general. Of course, I have some ideas but if I limit myself to the antique jewelry market in particular, I am very optimistic. First the market is affected by inflation, which shows people’s renewed interest in antique jewelry. This can be explained by several factors, in these uncertain times, the fact that these coins are made of precious metals gives them a safe haven, moreover, there is a general awareness of quality with certainty in people’s minds. the one that old piece is a guarantee of quality, which is not necessarily true, even if it is obvious for Cartier. In addition, the world is changing, buying old or second-hand is no longer something incongruous for young people. This is done today in considerable proportions, including in ready-to-wear. My own children who are in their twenties regularly buy second-hand clothes, whereas at the same age it would not even have occurred to me. And then there is also the Chinese market which is very dynamic. My friends tell me that for their parents, it was unthinkable to wear old jewelry with the idea that this jewelry belonged to deceased people. This idea has completely disappeared for the younger generations.

10- Un lieu en lien avec votre métier à avoir visité au moins une fois dans sa vie ? (A place related to your profession to have visited at least once in your life?)

Tous le grands musées qui possèdent de belles collections de bijoux en premier lieu: le musée des Arts Déco à Paris ou le Victoria & Albert Museum à Londres, mais cela est évident. En revanche, je peux vous parler d’une visite en rapport avec mon métier qui m’a marqué. Lorsque j’écrivais mon livre sur les objets de Cartier, dont beaucoup sont constitués de pierres dures, j’ai eu la chance de visiter l’ancienne taillerie de ce qui était le fabricant et fournisseur de pierres dures de Cartier, « Berquin-Varangoz » devenu par la suite « Fourrier ». Situé dans la Brie, cette petite fabrique est presque restée dans l’état qui était le sien au début du XXème siècle avec son moulin à eau fournissant de l’énergie pour les machines, ses vieux outils, sa cour, ses meules dont certains datent du XVIIème siècle et surtout et c’est le plus impressionnant, des tas de pierres dures parmi les herbes folles derrière l’usine. Dans mon esprit et avant ma visite, j’imaginais les pierres dures stockées dans un hangar, bien rangées sur des étagères par type de pierres etc. Or pas du tout, en raison de la quantité, du poids et autre, les pierres étaient déposées en tas à même le sol. Comme ce serait le cas pour une entreprise de maçonnerie, où le sable, les briques et les tuiles sont stockées dehors. Le tout envahi par les mauvaises herbes, donc on marche et on aperçoit ici et là, un tas de porphyre, un tas d’agates, là du cristal de roche, ici du quartz rose etc. Je n’ai qu’un regret, savoir que tout cela va disparaitre car le dernier lapidaire qui y travaille est seul et sans apprenti. Mais bon c’est comme ça, la production d’objet en pierre dure n’existant plus ou presque, c’est le sens de l’histoire et on ne peut pas aller contre.

All the big museums that have fine jewelry collections in the first place: the Musée des Arts Déco in Paris or the Victoria & Albert Museum in London, but this is obvious. On the other hand, I can tell you about a visit related to my job that marked me. When I was writing my book on Cartier’s objects, many of which are made of hard stones, I was lucky to visit the former cutting workshop of what was Cartier’s hard stone manufacturer and supplier, « Berquin-Varangoz » later became « Fourrier ». Located in Brie, this small factory has almost remained in the state it was in at the beginning of the 20th century with its water mill providing energy for the machines, its old tools, its courtyard, its millstones, some of which date back from the 17th century and above all, and this is the most impressive, heaps of hard stones among the wild grass behind the factory. In my mind and before my visit, I imagined the hard stones stored in a shed, neatly arranged on shelves by type of stone etc. But not at all, because of the quantity, weight and other, the stones were deposited in a heap on the ground. As would be the case for a masonry business, where sand, bricks and tiles are stored outside. Everything overgrown with weeds, so we walk and we see here and there, a pile of porphyry, a pile of agates, there rock crystal, here rose quartz etc. I have only one regret, knowing that all this will disappear because the last lapidary who works there is alone and without an apprentice. But hey, that’s how it is, the production of hard stone objects no longer existing or almost, that’s the meaning of history and we can’t go against it.

Broche an platine, diamants, saphirs, rubis et émail, Cartier Paris, vers 1925, commande client. Brooch in platinum, diamonds, sapphires, rubies and enamel, Cartier Paris, circa 1925, bespoke order. Photo: Collection Palais Royal

11- Quel meilleur conseil pourriez-vous donner à des jeunes qui voudraient faire le même métier que vous ? (What better advice could you give to young people who would like to do the same job as you?)

Je ne vais faire qu’enfoncer des portes ouvertes (rires). D’abord être passionné. Il est tellement plus facile de faire quelque chose lorsque l’on est mu par la passion. Ensuite, considérer que l’appétit vient en mangeant et ce n’est pas parce que cette passion n’est pas ancrée en soi dès le départ qu’elle ne viendra pas avec le temps. J’en parle en connaissance de cause. Et puis enfin travailler, travailler et travailler encore. Regarder les pièces, les prendre en main, les toucher, poser des questions aux gens avec qui l’on travaille : experts, maisons de vente etc.

I’m just going to push open doors (laughs). First be passionate. It is so much easier to do something when you are driven by passion. Then, consider that the appetite comes with eating and it is not because this passion is not anchored in oneself from the start that it will not come with time. I speak about it knowingly. And then finally work, work and work some more. Look at the pieces, take them in hand, touch them, ask questions of the people you work with: experts, auction houses etc.

Je pense qu’il est également important d’être physionomiste, savoir reconnaitre les styles et les époques. De ce point de vue, l’histoire m’a servi. Enfin, avoir une bonne culture générale et des bases chronologiques qui permettent d’ordonner les choses dans son esprit.

I think it is also important to be a physiognomist, to know how to recognize styles and eras. From this point of view, the story served me. Finally, having a good general culture and chronological bases that allow you to organize things in your mind.

A bientôt !

See you soon!

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