Antoine Géraud, l’homme qui aimait les montres

Les montres et moi avons une relation compliquée. Depuis ma vingtaine environ, je n’en porte plus. Les réveils m’empêchent souvent de dormir, les horloges et leur satané tic-tac m’agacent. Et pourtant, je regarde le milieu de l’horlogerie avec curiosité. Je ne le connais pas, je n’y travaille pas, quand une montre m’intéresse, c’est d’abord pour son esthétique. Ensuite, bien sûr, si elle a un lien avec l’astronomie, elle a plus de chances de me plaire. Si elle raconte des histoires, à l’image des « complications poétiques » de la maison Van Cleef & Arpels, elle gagne des points supplémentaires. Soyons clair, la joaillerie est rarement loin dans les garde-temps qui me questionnent. Mais l’horlogerie de manière générale reste très obscure pour moi. Elle a pris un peu plus d’importance quand je suis devenue plus familière avec Genève où je me rends régulièrement. Aussi quand j’ai commencé à suivre le consultant et historien en horlogerie Antoine Géraud sur le gram, je me suis régalée. Une exposition Patek Philippe à Genève nous a donné l’occasion d’échanger un premier mail, mais nous nous sommes enfin rencontrés en vrai il y a un an à GemGenève. De là, le temps faisant son œuvre, il me semblait nécessaire de vous le présenter et de lui demander son aide pour mieux comprendre le yang de l’industrie joaillière. A ce stade, le temps n’a plus vraiment d’importance. Alors prenez justement le vôtre et plongez avec Antoine à la découverte de ce qui le fait vibrer. Rencontre avec un amoureux du temps.

Watches and I have a complicated relationship. Since my twenties, I have not worn a watch. Alarm clocks often prevent me from sleeping, clocks and their damn ticking annoy me. And yet, I look at the watch industry with curiosity. I don’t know anything about it, I don’t work in that field, and when a watch catches my attention, it’s first of all for its aesthetics. Then, of course, if it has something to do with astronomy, I’m more likely to like it. If a watch tells stories, like the « poetic complications » of the house of Van Cleef & Arpels, it earns extra points. Let’s be clear, jewelry is rarely far behind in the timepieces that speak to me. But watchmaking in general remains very obscure to me. It gained a little more importance when I became more familiar with Geneva, where I go regularly. So when I started following watch consultant and historian Antoine Géraud on the gram, I really enjoyed it. A Pateck Philippe exhibition in Geneva gave us the opportunity to exchange a first mail, but we finally met in person a year ago at GemGenève. From there, time doing its work, it appeared obvious to introduce him to you and ask for his help to better understand the yang of the jewelry industry. At this point, time doesn’t really matter anymore. So just take yours and join Antoine along to discover what causes his heart to vibrate. Encounter with a lover of time.

M. Antoine Géraud. Photo fournie par M. Géraud

1- Pouvez-vous vous présenter en quelques mots à nos lecteurs ? Can you introduce yourself to our readers ?

Je suis né dans le Midi de la France, à l’époque de la coupe-au-bol et des pyjamas en velours synthétique. Mais j’ai toujours pensé que j’étais né du mauvais côté des Pyrénées car là où je me sens le mieux, c’est en Espagne, où j’ai passé une très grande partie de mon enfance.
J’ai grandi dans une famille composée essentiellement de juristes, entouré des codes civils Dalloz, ce qui me motiva par pur esprit de contradiction à considérer d’autres domaines d’intérêt. Je me souviens que je me suis très tôt intéressé aux Beaux-Arts et à la peinture, ce qui encouragea mes parents à m’offrir une encyclopédie sur l’art, que j’ai passé des heures et des heures à compulser. Enfant, j’aimais beaucoup lire aussi, et les livres m’ont toujours accompagné depuis.
Par la suite, et après un essai infructueux en faculté de médecine, je suis revenu à mes premières amours pour la peinture, et me suis consacré à l’étude de l’histoire de l’art à Paris, puis sur les amicaux conseils de Maître Beaussant (commissaire-priseur), je suis parti en Angleterre, à l’école Christie’s qui préparait au diplôme d’historien de l’art de la Royal Society of Arts de Londres.
C’est comme cela que tout a commencé.

I was born in the South of France, at the time of the bowl cut hairstyle and synthetic velvet pyjamas. But I always thought that I was born on the wrong side of the Pyrenees because where I feel at my best is in Spain, where I spent a very large part of my childhood.
I grew up in a family composed mainly of lawyers, surrounded by the Dalloz civil codes, which motivated me, out of a pure spirit of contradiction, to consider other areas of interest. I remember that I became interested in Fine Arts and painting very early on. This encouraged my parents to buy me an encyclopedia about art, which I spent hours and hours perusing. As a child, I loved reading too, and books have always accompanied me ever since.
Subsequently, and after an unsuccessful attempt at medical school, I returned to my first love for painting, and devoted myself to studying art history in Paris. Then, as per the friendly advice of Maître Beaussant (auctioneer), I moved to England, to attend the Christie’s school which prepares you for the art history diploma of the Royal Society of Arts in London.
That’s how it all started.

2- Avant de parler de ce que vous faites actuellement, une question que je pose à tous mes invités : quel métier vouliez-vous faire petit ? Et quel métier faites-vous maintenant ? Before talking about what you are doing currently, here is a question that I ask all my guest s: what job did you want to do as a child ? And what job do you do now ?

Petit, je voulais être agent secret, et lorsqu’on jouait avec mes cousins on imaginait des gadgets et des aventures dignes de la saga James Bond. Puis il y eut ensuite la phase « pilote d’avion » à cause de Top Gun, et comme je ne fais jamais les choses à moitié, j’ai piloté des avions de tourisme de 15 à 18 ans. Mais mon niveau en math et ma mauvaise vue ne m’ont pas permis de poursuivre ce rêve de carrière (qui relevait plutôt, je l’avoue maintenant, d’une lubie).
Depuis, j’ai eu le plaisir de travailler pendant plus de 25 ans dans le monde des ventes aux enchères d’œuvres d’art et dans l’industrie horlogère de luxe. Aujourd’hui je suis consultant indépendant et travaille pour des projets de développements commerciaux. Par ailleurs, j’enseigne depuis plusieurs années sur des sujets tels que l’histoire de l’horlogerie et ses maisons, l’histoire du luxe, les ventes aux enchères. La transmission, qu’elle soit académique ou purement axée sur le produit, est une mission qui me plaît énormément.

As a child, I wanted to be a secret agent, and when we played with my cousins we used to invent gadgets and adventures worthy of the James Bond saga. Then I went through a « plane pilot » phase because of the movie Top Gun. And since I never do things halfway, I piloted small aircrafts from the age of 15 till 18 years old, but my level in Math and my bad eyesight did not allow me to pursue this career dream (which was more, I admit it now, a whim).
Since then, I have had the pleasure of working for more than 25 years in the world of fine art auctions and in the luxury watch industry. Today, I am an independent consultant and work on commercial development projects. In addition to this, and for several years now, I have been teaching on subjects such as the history of watchmaking and its Maisons, the history of luxury, and auctions. Knowledge transfer, whether academic or purely product-oriented, is a mission that I very much enjoy.

Extrait du fil Instagram d’Antoine Géraud, aka Watches and the gang. Photo : Antoine Géraud

Extract from the Instagram feed of Antoine Géraud, aka Watches and the gang. Photo: Antoine Geraud

3- Beaucoup vous connaissent sous le pseudo Watches and the gang, équivalent horloger du fabuleux compte Jewels and the gang tenu par Vanessa Cron. Pourquoi ce nom et quel retour d’expérience du game of gram ? Many know you as Watches and the gang, the horological equivalent of the fabulous Jewels and the gang account created by Vanessa Cron. Why this name choice and what is your feedback from the game of gram ?

Vous me flattez en utilisant le terme « beaucoup ». Mon compte Watches and the gang est très très modeste et confidentiel, surtout en comparaison avec Jewels and the gang (43K followers actuellement !). Le mérite de l’idée de l’ouverture de ce compte revient d’ailleurs à Vanessa elle-même (Vanessa et Jean-Marc sont de très grands et chers amis depuis plus de vingt ans). Un jour au cours d’une conversation, Vanessa m’a dit qu’elle regrettait qu’il n’y eût pas vraiment de compte horloger sur Instagram qui parlât de l’univers des montres de manière simple, sans geekitude ni ésotérisme.
C’est ainsi que ce projet a germé, et qu’il a finalement vu le jour. L’intention de ce compte est donc de partager mes coups de cœur horlogers, ou d’aborder des sujets un peu techniques, afin de dédramatiser un domaine qui peut sembler complexe et qui n’est pourtant pas seulement l’apanage des spécialistes du secteur.
Quant au nom Watches and the gang, j’ai demandé la permission à Vanessa de l’utiliser, en miroir du nom de son compte, et elle a accepté bien sûr. Mais bon vous savez, ce nom, c’était déjà aussi son idée lorsque nous avions commencé à en parler ensemble. Et je lui suis maintenant très reconnaissant de m’avoir encouragé à ouvrir un compte inspiré du sien, et de sa confiance !
En me lançant dans cette aventure, je ne réalisai pas toutefois l’exigence et le travail que cela allait me demander : trouver des images de bonne définition pour pouvoir les publier, être à l’affût et trouver des anecdotes, vérifier sans cesse la véracité des informations partagées, animer le réseau social. Mais finalement tout ce travail comble l’historien que je suis, et défie l’historien 2.0 que je suis devenu. Et le plus beau de tout cela, ce sont les rencontres, les conversations en ligne, et les liens qui se tissent avec des personnes tout autant curieuses et passionnées.

You flatter me by using the term « many ». My Watches and the gang account is very very small and confidential, especially compared to Jewels and the gang (which currently has 43K followers !). The credit for the idea of opening this account goes to Vanessa herself (Vanessa and Jean-Marc have been great and dear friends for over twenty years). One day, during a conversation, Vanessa told me she regretted there were not really any watch accounts on Instagram that talked about the world of watches in a simple way, without any geek attitude or esotericism.
This is how this project germinated, and how it finally took shape. The intention of this account is therefore to share my watchmaking crushes, or to address somewhat technical subjects, in order to play down a field which may seem complex and which is however not only the prerogative of specialists in the sector.
As for the Watches and the gang name, I asked Vanessa for permission to use it, mirroring her account name, and she of course agreed. But hey, you know what, this name was already her idea when we started talking about it together. And I am now very grateful to her for encouraging me to open an account inspired by hers, and for her trust !
When I embarked on this adventure, however, I did not realize the requirements and the work that it was going to generate : finding high definition images in order to be able to publish them, being on the lookout for information and finding anecdotes, constantly checking the veracity of the shared information, animating the social network. But ultimately all this work fulfills the historian that I am, and challenges the historian 2.0 that I have become. And the most beautiful part of all this is the encounters, the online conversations, and the links that are forged with people who are just as curious and passionate.

Etabli dans un atelier d’horlogerie. Photo : Antoine Géraud

Workbench in a watchmaking workshop. Photo : Antoine Géraud

4- Votre parcours est assez impressionnant, quel est votre background et comment vous êtes-vous retrouvé dans le domaine de l’horlogerie en Suisse ? Your career is quite impressive, what is your background and how did you find yourself in the watchmaking field in Switzerland ?

Comme je vous l’ai dit, de formation académique je suis historien de l’art. Je le rappelle tout le temps à mes élèves en Bachelor du Luxe, pour leur démontrer qu’en se donnant les moyens on peut devenir qui l’on souhaite dans la vie. Cela demande du travail et de la passion, mais il ne faut pas avoir peur de réorienter son parcours si l’envie se présente : on ne vit qu’une fois ! Il faut oser créer les occasions, et personnellement « sauter sans parachute » vers de nouveaux horizons ne m’a jamais retenu.
Plus sérieusement, je ne pense pas que mon parcours soit impressionnant, mais ce dont je suis certain, c’est que j’ai eu l’opportunité et la chance de me consacrer à des sujets, des domaines et des métiers différents qui me passionnent. Et je me considère donc comme un « couteau suisse ». (Auparavant j’aurais dit un « homme-orchestre », mais comme je suis devenu binational franco-suisse il y a quelques années, je préfère cette définition maintenant.)
À mes débuts professionnels, et après un stage à Venise au sein de la Peggy Guggenheim Collection, j’ai travaillé pendant de nombreuses années pour les principales maisons de ventes aux enchères internationales, Christie’s et Sotheby’s, à Londres puis à Paris, successivement au sein de départements se consacrant aux cadres, aux tableaux et dessins des maîtres anciens, aux tableaux du XIXème siècle et à l’art russe. Puis un nouveau « saut sans parachute » m’a amené sur les rives du Léman pour une brève aventure dans l’aviation privée qui s’est immédiatement suivie, ayant répondu à une offre d’emploi sur le bien-nommé site jobwatch.ch, par la découverte de la belle horlogerie suisse, côté manufacture, auprès d’une maison historique mettant l’accent sur les métiers d’art et les artisans : Bovet Fleurier. Comme beaucoup de personnes je m’intéressais aux montres, mais ne savais que le peu qu’un magazine hebdomadaire généraliste avait pu régulièrement m’apprendre jusqu’alors (internet n’offrait pas encore l’accès à autant d’information qu’aujourd’hui). Cette nouvelle expérience de sept années (une vie !) en tant que General Manager pour la zone Asie-Pacifique au sein de cette maison m’a ouvert les portes d’un nouveau marché, et surtout celle d’une manufacture où j’ai fait de très belles rencontres avec des concepteurs, des cadraniers, des artisans, des horlogers, et par-dessus tout mon ami Hervé Schlüchter (alors chef d’orchestre de ce site de production) qui m’a enseigné ce qu’est la belle horlogerie artisanale !

As I told you, by academic training I am an art historian. I remind my Luxury Bachelor students of this all the time to show them that by giving yourself the means, you can become whoever you want to be in life. It takes work and passion, but you should not be afraid to redirect your career path if the urge arises : we only live once ! Creating opportunities is key, and personally speaking « sky diving without a parachute » towards new horizons has never held me back.
More seriously, I don’t think my background is impressive, but what I’m sure of is that I’ve had the opportunity and the chance to devote myself to different subjects, fields and professions that I’m passionate about. And therefore, I consider myself as a « Swiss army knife ». (Previously I would have said a « one-man band », but since I became a French-Swiss binational a few years ago, I prefer this definition now.)
In my professional debut, and after an internship in Venice at the Peggy Guggenheim Collection, I worked for many years for the main international auction houses, Christie’s and Sotheby’s, in London then in Paris, successively in departments specialized in Picture Frames, Old Master paintings and drawings, 19th century paintings and Russian art. Then another « sky dive without a parachute » lead me to the shores of Lake Geneva for a brief adventure in private aviation, which was immediately followed, having replied to a job offer on the aptly named jobwatch.ch website, by the discovery of the fine Swiss watchmaking industry, on the manufacturing side, within a historic house emphasizing the art of craftsmanship and artisans: Bovet Fleurier. Like many people, I was interested in watches, but only knew the little that a generalist weekly magazine had been able to teach me up to then (the internet did not yet offer access to as much information as it does today). This new experience of seven years (a lifetime !) as General Manager for the Asia-Pacific region for this Maison opened the doors of a new market to me, and above all that of a manufacture where I made some very beautiful encounters with designers, dial makers, craftsmen, watchmakers, and most importantly my friend Hervé Schlüchter (then conductor of this production site) who taught me what fine hand-made watchmaking is !

Quelques ouvrages qui résument le parcours d’Antoine Géraud. Photo : Antoine Géraud

Some books to recap the Antoine Géraud’s career. Photo : Antoine Géraud

5- Le marché de l’art, l’aviation, aujourd’hui les montres, qu’avez-vous préféré jusqu’à présent dans votre carrière ? The art market, aviation, now watches, what have you preferred so far in your career ?

J’ai droit à combien de Joker pour l’interview ? Là, vous me posez déjà une question difficile, et vous connaissant, je pense que ce ne sera pas la dernière…
J’ai aimé tous les domaines auxquels je me suis consacré. Et si je devais extraire un dénominateur commun à toutes ces expériences, je retiendrais le contact humain et la transmission des valeurs des métiers d’art et du luxe, qu’il s’agisse d’œuvres dans des musées, ou bien de décoration et de micromécanique horlogères.

How many Jokers do I get for the interview? Now you are already asking me a tricky one, and knowing you, I don’t think it will be the last one either…
I have enjoyed all the areas I have been involved in. And if I had to extract a common denominator from all these experiences, I would retain the human interaction and the transmission of the values of the art and luxury professions, whether it be works in museums, or watchmaking decoration and micromechanics.

Montre joaillière « Perles de Glace Rose » par Van Cleef & Arpels. Photo : Antoine Géraud

Jewelery watch « Perles de Glace Rose » by Van Cleef & Arpels. Photo: Antoine Geraud

6- On oppose régulièrement les montres aux bijoux. Pourtant les pierres permettent de les rassembler. Est-ce que ce sont vraiment deux mondes si différents l’un de l’autre ? We regularly oppose watches to jewelry. Yet the stones make it possible to bring them together. Are these really two worlds so different from one another ?

Si vous comparez un atelier de joaillerie et un atelier d’horlogerie, vous contemplez deux mondes distincts, voire opposés. Comme vous le savez si bien, un atelier joailler c’est un vrai bazar. Il y a de tout partout, on touche les pièces avec les doigts, les copeaux de matières sont récupérés dans la peau de l’établi, les pierres sont en contact les unes avec les autres. Il y a bien sûr des étapes de façon et de préparation des matériaux semblables en tout début de chaîne en horlogerie, mais ensuite tout se passe très vite dans l’environnement le plus ordonné possible, où le moindre grain de poussière pourrait avoir des conséquences fatales sur la chronométrie et la bonne marche d’une montre. Dans la manufacture pour laquelle je travaillais, les visiteurs devaient vêtir une blouse et mettre des sur-chaussures en plastique bleu avant de rentrer dans l’atelier qui était une ‘salle blanche’. Là, un système de légère pression de l’atmosphère permettait aux poussières de l’air d’être repoussées vers le sol où elles étaient aspirées par une ventilation à travers les perforations des dalles du plancher.
Généralement les horlogers reçoivent les kits à assembler sur leur établi sous forme d’une boîte à compartiments dans chacun desquels se trouve un élément du mouvement (roue, vis, spiral, etc). L’horloger, qui porte des protections en latex sur chacun de ses doigts, manipule alors les composants à l’aide d’une brucelle (petite pince). À chaque nouvelle étape de montage du mouvement il place ce dernier sous une cloche en verre pour éviter toute interaction avec l’environnement de l’atelier. On se croirait à la NASA ! En horlogerie il y a deux pôles de production très importants qui s’unissent pour créer le garde-temps assemblé : l’habillage (tout ce qui est visible comme le boîtier, le bracelet et sa boucle, le cadran), et le calibre (le mouvement micromécanique qui va animer les affichages et les fonctions de la montre). La moindre rayure, le moindre cil ou grain de poussière sur le cadran ou le mouvement, et l’horloger doit tout démonter, nettoyer et recontrôler ! Et ceci n’est pas un caprice esthétique. En effet, mécaniquement, le moindre corps étranger ou frottement dans le mouvement peut entraîner une perte de chronométrie du calibre qui a été pensé en amont à l’aide d’équations complexes et de connaissances en physique sur les matériaux (résistance, tribologie : science des frottements, etc). Rien ne peut venir perturber la perfection mécanique requise en construction horlogère.
Alors présentées ainsi, on penserait en effet que la joaillerie et l’horlogerie seraient deux mondes très différents. Mais l’usage de pierres et de métaux précieux, le soin et la minutie du travail, la quête de la beauté, la présence continue de ces deux activités dans l’histoire de l’humanité (parce que oui, l’histoire de l’horlogerie remonte aussi à la période paléolithique !), l’apparition des grandes manufactures et des maisons, la passion des artisans transmise aux collectionneurs, tous ces paramètres rassemblent pour moi la joaillerie et l’horlogerie au sein d’une même et grande famille. Et il n’y a rien de plus beau que les montres-joaillières pour le prouver !
D’ailleurs vous m’avez croisé dans les couloirs du récent salon joaillier GemGenève ce mois-ci.

If you compare a jewelry workshop with a watchmaking workshop, you are looking at two distinct, even opposite worlds. As you know so well, a jewelry workshop is a real mess. There is everything everywhere, you touch the pieces with your fingers, the material shavings are collected into a pouch affixed to the workbench, the stones are in contact with each other. There are of course similar steps in the manufacturing and the preparation of raw materials at the very beginning of the watchmaking process. But then very quickly everything is handled in the most orderly environment possible, where the slightest speck of dust could have dramatic consequences on the chronometry (i.e. time accuracy) and the proper functioning of a watch. In the factory I worked for, visitors had to put on a lab coat and blue plastic overshoes before entering the workshop, which was a ‘clean room’. There, a system of light atmospheric pressure was directing the dust in the air to be pushed down to the floor where it was vacuumed by a ventilation device through perforations in the floor tiles.
Generally, watchmakers receive the kits to be assembled on their workbench in the form of a box with compartments in each of which there is an element of the movement (wheel, screws, hairspring, etc.). The watchmakers, who wear latex protection on each of their fingers, then manipulate the components using a pair of tweezers. At each new stage of the movement assembly, they place it under a bell-shaped glass cover to avoid any interaction with the workshop environment. Looks like NASA ! In watchmaking there are two very important production poles that come together to create the assembled timepiece : the external parts (everything that is visible, such as the case, the bracelet and its buckle, the dial), and the caliber (the micromechanical movement that will animate the displays and functions of the watch). The slightest scratch, eyelash or speck of dust on the dial or the movement, and the watchmaker has to take everything apart, clean it and check everything again ! And this is not an aesthetic whim. Indeed, mechanically speaking, the slightest foreign body or friction in the movement can lead to a loss of time accuracy of the caliber which has been designed upstream using complex equations and knowledge of physics of materials (resistance, tribology : study of friction, etc. ). Nothing can disturb the mechanical perfection required in watchmaking.
When presented in this way, one would indeed think that jewelry and watchmaking would be two very different worlds. But the use of precious stones and metals, the care and meticulousness of the work, the quest for beauty, the continued presence of these two activities in the history of mankind (because yes, the history of Watchmaking also dates back to the Paleolithic period !), the creation of important factories and Maisons, the passion of craftsmen transmitted to collectors, all these parameters for me bring together jewelry and watchmaking within the same large family. And there is nothing more beautiful than jewelry-watches to prove it !
By the way, to confirm this, you saw me in the corridors of the recent GemGenève jewelry show.

La montre Iris Alt. Photo : Business Montres

The Iris Alt watch. Photo : Business Montres

7- Alors que la joaillerie est désormais très concernée par l’éthique, qu’en est-il pour l’horlogerie ? While jewelry is now very concerned by ethics, what about watchmaking ?

Comme la joaillerie, l’horlogerie aussi a pris conscience de l’importance de la mise en place de chaînes d’approvisionnement mieux maîtrisées. Alors que le scandale des ‘diamants de conflit’ a conduit à la création du Kimberley Process en 2000, des initiatives similaires ont vu le jour peu de temps après en ce qui concerne le minage des métaux précieux, comme le label Fairmined, créé en 2004.
Personnellement, je n’ai été confronté pour la première fois à la question sur l’éthique qu’en 2016. Je représentais une marque horlogère indépendante à la Foire de Bâle. Une dame entra sur le stand et sa première question fut : « Monsieur, savez-vous d’où provient l’or utilisé pour la fabrication de vos montres ? » Voyant que j’étais incapable de lui répondre, elle m’expliqua qu’elle faisait la promotion d’or miné de manière éthique et écoresponsable comme solution alternative d’approvisionnement. Aujourd’hui nous ne sommes encore qu’aux prémices d’un tel projet qui se veut ambitieux, mais une maison comme Chopard utilise déjà de l’or éthique et durable pour certains modèles iconiques de ses collections, et également pour la Palme d’Or qu’elle produit chaque année pour le Festival de Cannes.
À une toute autre échelle, je découvre de plus en plus de projets de fournisseurs de composants horlogers dont la philosophie est de proposer des matériaux éthiques ou recyclés, comme j’ai pu m’en rendre compte lors du dernier salon de l’EPHJ (Environnement Professionnel Horlogerie-Joaillerie), consacré au monde de la haute précision, qui s’est tenu à Genève en juin dernier.
J’ai par ailleurs eu la chance de participer avec des élèves à une mission d’accompagnement du projet horloger Iris Alt. lancé par Valérie Minassian. Valérie a imaginé une nouvelle montre féminine (les derniers prototypes viennent d’être réalisés) qui se veut attentive à l’environnement et aux personnes, créée en acier inoxydable recyclé à 100%, sertie de diamants de synthèse (je sais que ceci est un vaste sujet de débat pour les amoureux des gemmes), montée sur un bracelet en cuir marin fabriqué à partir de peaux de poisson issues de l’industrie agroalimentaire, et dont le cadran est entièrement réalisé en ZEP 15.10 (un alliage fabriqué à partir des cendres de sacs poubelle).
Maintenant les maisons horlogères et les groupes sont également de plus en plus sensibles et vigilants en ce qui concerne les questions éthiques, comme le prouvent les programmes RSE (Responsabilité Sociétale des Entreprises) mis en avant sur leurs différents sites. Je constate donc que l’horlogerie aussi est désormais concernée par ce sujet.

Like jewelry, watchmaking has also become aware of the importance of the implementation of better controlled supply chains. While the ‘conflict diamond’ scandal led to the creation of the Kimberley Process in 2000, similar initiatives sprung up shortly afterwards with regard to the mining of precious metals, such as the Fairmined label, created in 2004.
Personally, I was only confronted with the question of ethics for the first time in 2016. I was representing an independent watch brand at the Basel Fair. A lady walked into the booth and her first question was, « Sir, do you know where the gold used to make your watches comes from? » Seeing that I was unable to answer her, she explained that she was promoting ethically and ecologically mined gold as an alternative sourcing solution. Today we are still in the early stages of such an ambitious project, but a Maison like Chopard is already using ethical and sustainable gold for some of the iconic models in its collections, and also for the Palme d’Or that it produces every year for the Cannes Film Festival.
On a completely different scale, I am discovering more and more projects from watch component suppliers whose philosophy is to propose ethical or recycled materials. I was able to see this for myself at the last EPHJ (Environnement Professionnel Horlogerie-Joaillerie) trade fair dedicated to the world of high precision, which was held in Geneva last June.
I also had the chance to participate with students in a support mission for the Iris Alt watchmaking project launched by Valérie Minassian. Valérie has imagined a new feminine watch (the last prototypes have just been made) which is attentive to the environment and to people, created in 100% recycled stainless steel, set with synthetic diamonds (I know this is a vast subject of debate for lovers of gemstones), mounted on a marine leather strap made from fish skins collected from the food industry, and whose dial is entirely made of ZEP 15.10 (an alloy made from the ashes of garbage bags).
Now watchmaking houses and groups are also increasingly sensitive and vigilant with regard to ethical issues, as demonstrated by the CSR (Corporate Social Responsibility) programs promoted on their various sites. I can see that the watchmaking industry is now also concerned by this subject.

8- La joaillerie fait face actuellement à un vrai « boum » de son économie et manque cruellement de mains qualifiées (en tout cas en France), qu’en est-il pour l’horlogerie ? Jewelry is currently facing a real economic boom but is sorely lacking in qualified hands (at least in France), what about watchmaking ?

Je n’ai pas une vision aussi globale de l’ensemble des ateliers de l’industrie horlogère suisse, mais à ma connaissance je n’ai jamais entendu parler d’une quelconque pénurie de mains qualifiées de ce côté du Jura actuellement. Je rencontre souvent des jeunes ayant suivi des formations d’opérateur ou d’horloger qui cherchent des postes au sein d’un atelier. J’en déduis donc que la main d’œuvre qualifiée est bien présente maintenant. Néanmoins, un récent rapport publié par la Convention patronale de l’industrie horlogère indique l’importance de former et de recruter du jeune personnel qualifié pour pallier les nombreux départs à la retraire à venir et faire face aux nouveaux besoins croissants de ce secteur.
Il faut bien comprendre que l’horlogerie est vraiment un porte-étendard des industries de la Confédération Suisse. D’ailleurs lors de la crise du quartz à la fin des années 1970, lorsque les montres électroniques asiatiques ont envahi le marché horloger mondial et que le nombre d’employés horlogers en Suisse a baissé de 89’000 à 33’000, ce sont d’abord le gouvernement suisse et les banques suisses qui sont intervenus pour renflouer l’industrie, brillamment relevée ensuite grâce aux actions visionnaires de Nicolas G. Hayek (avec la création de la montre Swatch et du premier grand groupe horloger de l’histoire) et de Jean-Claude Biver (avec la relance de la belle horlogerie traditionnelle).
Je pense donc que l’horlogerie suisse se prépare bien pour faire face à la demande de son économie florissante.

I do not have such a comprehensive view of all the workshops in the Swiss watch industry, but so far as I know, I have never heard of any shortage of skilled hands currently on this side of the Jura. I often meet young people who have trained as operators or watchmakers and who are looking for positions in a workshop. I therefore deduce that the skilled workforce is still there at the moment. Nevertheless, a recent report published by the ‘Convention patronale de l’industrie horlogère’ (the watch industry employers’ federation) indicates the importance of training and recruiting qualified young staff to compensate for the many artisans’ retirements to come, and to meet the new growing needs of this sector.
It is important to understand that the watchmaking industry is truly a standard bearer of the Swiss Confederation’s industries. Moreover, during the quartz crisis at the end of the 1970s, when Asian electronic watches invaded the world watch market and when the number of watchmaking employees in Switzerland dropped from 89’000 to 33’000, it was first the Swiss government and Swiss banks who intervened to bail out the industry. It was then brilliantly revived thanks to the visionary actions of Nicolas G. Hayek (with the creation of the Swatch watch and the first major watchmaking group in history) and Jean-Claude Biver (with the revival of fine traditional watchmaking).
I therefore believe that the Swiss watch industry prepares itself well to meet the demand of its booming economy.

Audemars Piguet, Royal Oak référence Ref. 15510ST.OO.1320ST.01. Photo : Audemars Piguet

Audemars Piguet, Royal Oak référence Ref. 15510ST.OO.1320ST.01. Photo : Audemars Piguet

9- De votre point de vue, quels sont les grands enjeux de l’industrie horlogère ? From your point of view, what are the major challenges for the watch industry ?

Mécaniquement parlant, la conception horlogère relève d’un défi constant entre « sales gosses » (je dis cela avec beaucoup d’affection). C’est la course à qui proposera la montre la plus plate, la plus grande, la plus petite, la plus légère, la plus chère, la plus simple, la plus compliquée, la plus futuriste, la plus innovante, la mieux décorée. Donc mécaniquement, nous allons continuer à découvrir des merveilles, j’en suis convaincu.
En ce qui concerne l’industrie, on assiste de plus en plus à une scission entre les marques dont les modèles sont très convoités (Rolex, Patek Philippe, Audemars Piguet, Richard Mille notamment), les horlogers indépendants, et le reste du marché. En effet, les réseaux sociaux et l’ascension des crypto-monnaies ont créé une hypertrophie de l’intérêt pour certains modèles, entraînant une demande qui est confrontée à une capacité de production limitée (en horlogerie on fait les choses bien et avec minutie), ou aussi à une volonté économique de rendre un produit rare pour lui conserver un caractère exclusif. En conséquence de ce déséquilibre demande-offre, certaines montres suisses se sont transformées en objets de valeur spéculatifs, achetées pour n’être jamais portées mais acquises par des « flippers » dans le seul but d’être revendues de manière profitable, au détriment d’autres modèles et d’autres marques.
Dans certaines boutiques un client n’ayant pas d’historique avec la maison horlogère ne peut prétendre à aucun achat. Si d’aventure le collectionneur est mieux introduit auprès de la marque, il peut éventuellement être inscrit sur une liste d’attente, de cinq à douze années, au terme d’un « entretien d’embauche » (aujourd’hui on parle de plus en plus de ‘recrutement client’ en stratégie marketing et commerciale). Et l’on parle même à présent d’une maison horlogère qui demande aux clients de rédiger une lettre de motivation pour accéder au graal suprême d’être inscrit sur la très convoitée liste d’attente ! (Alors je vous vois me juger du coin de l’œil : oui je suis du Midi et j’ai tendance à tout exagérer, mais le coup de la lettre de motivation, c’est véridique !).
Dernièrement j’ai même lu sur un réseau social le témoignage d’un très grand collectionneur de montres en visite à Genève qui s’est vu refuser depuis le pas de la porte l’accès d’une boutique de marque, parce qu’il n’y avait rien que l’on pût lui montrer avant six à huit semaines. Imaginez son désappointement, et ce que pense maintenant ce collectionneur influent de la maison en question qui ne l’a même pas reçu… Certes, certaines maisons horlogères sont assaillies de demandes, mais j’estime que l’on a atteint un point critique qui péjore l’image de quelques maisons dans l’industrie. L’horlogerie n’est pas snob et ne s’adresse pas seulement à une élite avertie.

Mechanically speaking, watch design is a constant challenge between « little brats » (I say this with great affection). It’s the race to who will offer the flattest, largest, smallest, lightest, most expensive, simplest, most complicated, most futuristic, most innovative, best decorated watch. So mechanically, I am convinced that we will continue to discover wonders.
As far as the industry is concerned, we are increasingly witnessing a split between brands whose models are highly coveted (Rolex, Patek Philippe, Audemars Piguet, Richard Mille in particular), independent watchmakers, and the rest of the market. Indeed, social networks and the rise of crypto-currencies have created a hypertrophy of interest in some models, resulting in a demand that is faced with a limited production capacity (in watchmaking, things are done well and meticulously), or also with an economic desire to make a product rare in order to preserve its exclusive character. As a result of this demand-vs-supply imbalance, some Swiss watches have turned into speculative valuables, bought never to be worn but acquired by « flippers » for the sole purpose of being resold profitably, to the detriment of others models and other brands.
In some boutiques, a customer who has no history with the watchmaker is not entitled to make a purchase. If by chance the collector is known by the watch brand, they may be placed on a waiting list of five to twelve years, after a ‘job interview’ (nowadays we speak more and more of ‘customer recruitment’ in marketing and sales strategy). And now we even hear that a watch brand is asking customers to write a cover letter to gain access to the supreme grail of being placed on the coveted waiting list ! (I can see you judging me out of the corner of your eye : yes, I’m from the South and I tend to exaggerate everything, but the cover letter story is true !).
Recently I even read on a social network the testimony of a great watch collector visiting Geneva who was refused access to a brand boutique from its very doorstep, because there was nothing that could be shown to him for six to eight weeks. Imagine his disappointment, and what this influential collector now thinks of that brand, which did not even receive him… Admittedly, some watchmaking houses are beset with too many requests, but I believe that a critical point has been reached which is damaging the image of some watchmaking houses in the industry. Watchmaking is not snobbish and it is not only for a well-informed elite.

L’un des prix du dernier GPHG : la montre Grönefeld 1941 Grönograaf qui a remporté le Prix de la Montre Chronographe. Photo : Antoine Géraud

One of the prizes of the last GPHG the Grönefeld 1941 Grönograaf watch which won the Chronograph Watch Prize. Photo: Antoine Geraud

10- Que diriez-vous à une personne hermétique aux montres pour les lui faire aimer et porter ? (Genre moi, je n’en porte pas, je trouve ça lourd, encombrant et les modèles qui me plaisent sont hors de prix) What would you say to someone who is impervious to watches in order to make them love and wear them? (Like me, I don’t wear any, I find it heavy, bulky and the models I like are overpriced.)

Pour s’intéresser à l’horlogerie il n’est pas nécessaire de tomber dedans quand on est petit comme Obélix dans la potion magique, j’en suis l’exemple.
Pour moi la meilleure façon de faire aimer l’horlogerie est de partager ce qui se passe dans les ateliers. Voir l’horloger à l’établi, discuter avec les artisans (on dénombre plus de 40 métiers différents pour produire une montre : estampeur, angleur, polisseur, etc.) sont le meilleur moyen d’apprécier à sa juste valeur la gageure qu’est la création d’une pièce horlogère. Ce sont les personnes qui œuvrent dans les manufactures qui parlent le mieux d’horlogerie, pas moi, pas les vendeurs, pas même les CEO de ces maisons horlogères.
Et en horlogerie il y a plein de catégories de montres, comme vient de le souligner le GPHG (Grand Prix de l’Horlogerie de Genève) qui décerne chaque année en novembre les prix pour la meilleure montre pour homme, la meilleure complication pour dames, la meilleure montre à tourbillon, etc. Avec autant de diversité, comment ne pas trouver une montre qui trouverait grâce à votre poignet ?
Alors oui évidemment, et comme vous le faites remarquer, on aime aussi parfois des modèles qui sont financièrement trop chers et trop exclusifs. Mais si on pouvait tout s’offrir en un claquement de doigts il n’y aurait plus de plaisir ! Personnellement, comme j’ai la chance d’être à Genève où se tiennent de grandes ventes aux enchères de montres, je profite des expositions avant-ventes pour aller admirer et essayer des modèles auxquels je n’aurais pas accès en boutique. Si vous le souhaitez, vous m’accompagnerez la prochaine fois.
Par contre en ce qui concerne les montres qui plaisent beaucoup, comme il existe des copies malheureusement de mieux en mieux faites de ces modèles iconiques, là je suis intransigeant : ou on porte une vraie montre au poignet (fruit d’années de développement et d’heures de travail en atelier), ou on n’en porte pas. Mais céder à la tentation d’une copie est pour moi inadmissible !

To be interested in watchmaking, you don’t have to fall into it when you are young like Obelix in the magic potion. I am a good example of this.
For me, the best way to make people love watchmaking is to share with them what happens in the workshops. Seeing the watchmakers at their workbench, talking to the craftsmen (there are more than 40 different jobs involved in producing a watch : stamping, chamfering, polishing, etc.) are the best way to fully appreciate the challenge of creating a timepiece. It is the people who work in the factories who speak the best about watchmaking, not me, not the store sales associates, not even the CEOs of these watchmaking houses.
And in watchmaking there are plenty of watch categories, as emphasized by the GPHG (Grand Prix de l’Horlogerie de Genève) which awards each year in November prizes for the best men’s watch, the best ladies’ complication watch, the best tourbillon watch, etc. With so much diversity, how could you not find a watch that would be suitable on your wrist?
So yes of course, and as you point out, we also sometimes like models that are financially too expensive and too exclusive. But if you could afford everything at the snap of a finger, there would be no more fun ! Personally, as I am lucky to live in Geneva where major watches auctions are held, I take advantage of the pre-sales exhibitions to admire and try on models that I would not have access to in a boutique. If you wish, you may join me next time.
Nevertheless, with regard to watches that are very popular, as we unfortunately see better and better well-executed copies of these iconic models, I am intransigent : you either wear a real watch on your wrist (the result of years of development and hours of work in a workshop), or you don’t. But to give in to the temptation of a copy is unacceptable for me !

(1) La montre Breguet 160 fabriquée pour Marie-Antoinette. Photo : Swatch Group. (2 & 3) Deux photos illustrant Mercedes Gleitze lorsqu’elle traversa la Manche à la nage en 1927 ; la photo 2 est l’article du Daily Mail. (4 & 5) Santos-Dumont dans son avion et avec la montre créée par la maison Cartier (photo 5 issue de Saffronart Blog). (6) La montre fabriquée pour George III par Breguet. Photo : gov.uk. (7) Portrait de George III par Alan Ramsay 1762.

(1) The Breguet 160 watch made for Marie-Antoinette. Photo: Swatch Group. (2 & 3) Two photos illustrating Mercedes Gleitze when she swam across the English Channel in 1927 ; photo 2 is the Daily Mail article. (4 & 5) Santos-Dumont in his plane and with the watch created by Cartier (photo 5 from Saffronart Blog). (6) The watch made for George III by Breguet. Photo: gov.uk. (7) Portrait of George III by Alan Ramsay 1762.

11- Connaissez-vous des histoires de montres ? A l’instar du bijou et des pierres où on trouve toutes les anecdotes possibles, des plus clinquantes aux plus improbables, est-ce que les montres ont leurs histoires ? Do you know any watch stories ? Like in the world of jewelry and stones where one can find any type of anecdotes, from the most dazzling to the most improbable ones, do watches have their stories too ?

Bien sûr que les montres ont aussi leurs histoires ! Mais de combien de temps disposez-vous ? Je suis bavard, vous savez…
Je pourrais vous parler de la montre numéro 160 créée par Abraham-Louis Breguet en personne pour la reine Marie-Antoinette (aucun des deux ne la vit terminée, l’un à cause de l’âge, l’autre à cause de la Révolution), montre qui fut dérobée dans un musée en 1983, à la suite de quoi la maison Breguet se décida à en produire une réplique (la numéro 1160), et au même moment la montre originelle réapparut.
Je pourrais vous parler aussi de la montre que Hans Wilsdorf, fondateur de Rolex, plaça au cou de Mercedes Gleitze lorsqu’elle traversa la Manche à la nage en 1927, afin de profiter de cet exploit sportif pour prouver l’étanchéité de son boîtier Oyster.
Je pourrais vous parler également de l’extravagant dandy brésilien Alberto Santos-Dumont, féru d’aviation, pour lequel son ami Louis Cartier dessina la première montre-bracelet pour homme de la maison, la célèbre Santos, afin de lui permettre de lire l’heure à son poignet pour ne pas avoir à la lire sur une montre de poche, ce qui lui faisait lâcher les commandes de son aéronef lorsqu’il pilotait.
Mais je vais plutôt vous parler d’une montre qui a récemment agité l’opinion des anglais amateurs d’horlogerie. Lors des campagnes napoléoniennes, l’Europe était divisée par un embargo qui isolait les îles britanniques. Le roi George III d’Angleterre, grand amateur de belle horlogerie, fit commander à Abraham-Louis Breguet à Paris une montre de poche à régulateur à tourbillon, sa toute nouvelle création mécanique, une complication horlogère permettant de compenser et réduire les effets de la gravité terrestre sur le mouvement. Alors qu’il était interdit de commercer avec la perfide Albion, Breguet créa la montre en 1808 sous le numéro de manufacture 1297, comme le répertorient les registres historiques de la maison. Mais au lieu de porter la signature Breguet et le poinçon de son boîtier Tavernier (fabricant de boîtier de montre), la montre fut signée Recordon, qui n’était autre que le correspondant londonien de Breguet par lequel la commande royale était alors arrivée en France, et sur laquelle on avait apposé le poinçon de Comtesse, le boîtier de ce dernier, établi à Soho. On suppose que le roi George était bien entendu au fait de la provenance de cette pièce exceptionnelle, qui porte d’ailleurs une minuscule mention Breguet gravée dans le mouvement, sur la cage du tourbillon. En 2020 cette montre historique a été vendue aux enchères à Londres par la maison Sotheby’s à un collectionneur étranger, pour un montant de £ 1’575’000, et maintenant un collectif de passionnés tente de rassembler des fonds pour rembourser l’acquéreur de cette pièce horlogère exceptionnelle, bloquée pour le moment sur le territoire britannique car en attente de son certificat d’exportation, afin de la conserver dans les collections du royaume.

Of course, watches have their stories too ! But how much time do you have ? I’m talkative, you know…
I could tell you about watch number 160 created by Abraham-Louis Breguet himself for Queen Marie-Antoinette. Neither of them saw it finished, one because of age, the other one because of the Revolution. The watch was stolen from a museum in 1983, whereupon the house of Breguet decided to produce a replica (number 1160), and at the same time the original watch reappeared.
I could also tell you about the watch that Hans Wilsdorf, founder of Rolex, placed around the neck of Mercedes Gleitze when she swam across the English Channel in 1927, in order to take advantage of this sporting achievement to prove the water resistance of his Oyster case.
I could also tell you about the extravagant Brazilian dandy Alberto Santos-Dumont, an aviation enthusiast, for whom his friend Louis Cartier designed the house’s first men’s wristwatch, the famous Santos, to allow him to read the time on his wrist so he would not have to read it on a pocket watch, which caused him to take his hands off the controls of his aircraft whilst flying.
But I’m going to tell you about a watch that recently stirred the opinion of British watch lovers. During the Napoleonic campaigns, Europe was divided by an embargo which isolated the British Isles. King George III of England, a great lover of fine watchmaking, commissioned Abraham-Louis Breguet in Paris to make a pocket watch with a tourbillon regulator, his brand new mechanical creation, a watchmaking complication that compensates for and reduces the effects of the earth’s gravity on the movement. Despite being forbidden to trade with the perfidious Albion, Breguet created the watch in 1808 under the manufacture number 1297, as listed in the historical ledgers of the house. But instead of bearing the Breguet signature and the hallmark of Tavernier (his watch case manufacturer), the watch was signed Recordon, who was none other than Breguet’s London correspondent through whom the royal order had by then arrived in France, and it had been stamped with the hallmark of Comtesse, the case maker of the latter, established in Soho. It is assumed that King George was of course aware of the provenance of this exceptional piece, which has a tiny hidden Breguet engraving in the movement, on the tourbillon carriage. In 2020 this historic watch was sold at auction in London by Sotheby’s to a foreign collector, for the amount of £1,575,000, and now, to be able to keep it in the Kingdom collections, a group of enthusiasts is trying to raise funds to reimburse the buyer of this exceptional timepiece, blocked for the moment on British territory because it is awaiting its export certificate.

12- Quel serait pour vous le livre à lire ou le documentaire à regarder pour commencer à s’initier à l’horlogerie ? What would be according to you the book to read or the documentary to watch to start learning about watchmaking ?

Nous avons de très beaux musées horlogers en Suisse (entres autres le Patek Philippe Museum à Genève, le Musée Atelier Audemars Piguet au Brassus, le Musée International d’Horlogerie à la Chaux-de-Fonds, le Musée d’Horlogerie du Locle, ou bien le Musée Omega à Bienne). Mais il est peut-être préférable de commencer une première initiation par la lecture d’un ouvrage comme « Théorie d’Horlogerie » par Reymondin, Monnier, Jeanneret et Pelaratti (traduit dans de nombreuses langues) pour appréhender le calibre horloger et son fonctionnement. Tous les horlogers que je connais ont ce livre dans leur bibliothèque.
Ensuite, même s’il est un peu plus pointu d’un point de vue technique, « L’art de Breguet » par l’horloger George Daniels est une autre bible horlogère qu’il faut avoir consultée.
Enfin, vous pouvez trouver de très beaux livres monographiques sur telle ou telle maison horlogère : « Patek Philippe : la biographie autorisée » par Nicholas Foulkes, « Royal Oak – Audemars Piguet » par Martin Wehrli, « Cartier – La montre Tank » par Franco Cologni, de nombreux ouvrages sur Rolex, pour n’en citer que quelques-uns.
Personnellement je préfère les livres aux documentaires, mais de nombreux blogueurs de qualité proposent également leur plateforme sur internet et le gram (@horology_ancienne, @thewatchestv, @the_vintage_lounge, @repeticiondeminutos, @sjxwatches par exemple). Et là on assiste parfois à des querelles de points de vue entre puristes et…puristes, selon la chapelle de chacun.

We have very fine watchmaking museums in Switzerland (among others the Patek Philippe Museum in Geneva, the Atelier Audemars Piguet Museum in Le Brassus, the International Watchmaking Museum in La Chaux-de-Fonds, the Watchmaking Museum in Le Locle, or the Omega Museum in Biel). But it is perhaps best to begin a first initiation by reading a book like « The theory of Horology » by Reymondin, Monnier, Jeanneret and Pelaratti (translated into many languages) to understand the watch caliber and its functioning. All the watchmakers I know have this book in their library.
Then, even if it is a little more technically advanced, « The art of Breguet » by watchmaker George Daniels is another watchmaking bible that one should have browsed through.
Finally, you can find very beautiful monographic books on such-and-such watchmaking houses: « Patek Philippe: the authorized biography » by Nicholas Foulkes, « Royal Oak – Audemars Piguet » by Martin Wehrli, « Cartier – The Tank watch » by Franco Cologni, numerous works on Rolex, to name a few.
Personally, I prefer books to documentaries, but many quality bloggers also offer their platform on the internet and the gram (@horology_ancienne, @thewatchestv, @the_vintage_lounge, @repeticiondeminutos, @sjxwatches for instance). And there we sometimes witness quarrels over points of view between purists and…purists, depending on the belief of each of them.

(1) Durant la Dubaï Watch Week en 2017. (2) A la gare à Taichung, Taïwan, après un événement en 2014. Photos : Antoine Géraud

(1) During the Dubaï Watch Week en 2017. (2) At the train station in Taichung, Taiwan, after an event in 2014. Photo : Antoine Géraud

13- Avez-vous une anecdote à nous raconter sur votre parcours ? Une histoire qui vous aurait marqué ces dernières années ? Do you have an anecdote to share with us about your experience ? A story that has marked you in recent years ?

J’ai eu la chance de représenter l’horlogerie suisse dans plus d’une vingtaine de pays, essentiellement en Asie, et chacun de ces très nombreux déplacements est un souvenir merveilleux.
Il y a eu bien sûr des épisodes avec des imprévus, comme la fois où le peintre miniaturiste sur cadran qui m’accompagnait à Taïwan a été retenu à l’arrivée par les autorités de l’air et des frontières de l’aéroport, parce que son passeport était périmé depuis trois semaines. Après plus de six heures de négociation et d’appels aux ambassades et aux chambres de commerces, ce dernier dut faire immédiatement demi-tour seul vers l’Europe, me confiant son binoculaire, des cadrans de montre de démonstration, et son matériel (pigments, pinceaux, etc.) alors qu’il était la raison de notre événement sur place le lendemain. Ce jour-là il me fallut me substituer à lui pour animer la soirée, et comme la « loi de Murphy » avait décidé du non-alignement des astres pour moi, les organisateurs avaient placé une caméra sur l’établi pour montrer le plan de travail en très grand sur un écran géant placé juste derrière ma chaise. Durant tout le cocktail j’ai tenté en vain, sous les regards curieux des invités, de faire bonne figure et de peindre des moustaches à un tigre, qu’il me fallait immédiatement effacer à la térébenthine au vu de mon piètre talent. Les sempiternelles remarques de mon professeur de dessin du collège résonnaient alors : « C’est pas beau ça Géraud ! ». Aujourd’hui ce peintre miniaturiste et moi sommes toujours amis, et nous en rions encore !
Un autre moment qui m’a marqué a été un rendez-vous avec un très important retailer (revendeur multimarques) à Tokyo, dans sa petite boutique éponyme du quartier de Shinjuku. Je proposais une montre à répétition minutes, une de mes complications horlogères préférées qui consiste en un système permettant de faire sonner à la demande l’heure qu’il est (heures, quarts et minutes après le dernier quart) à l’aide de timbres en forme de cercle placés autour du mouvement. Et pour bien « écouter » la montre que je proposais, le propriétaire de la boutique avait demandé à son équipe de vente de nous porter trois autres répétitions minutes de trois autres maisons différentes, pour les comparer à celle que je présentais. Nous les avons écoutées et réécoutées l’une après l’autre, placées à plat en équilibre sur une feuille de papier tenue à la main pour amplifier le son des gongs. S’en est suivie une discussion sur la construction des répétitions et de la manière permettant d’en améliorer techniquement le résultat. Ce fut une très belle leçon d’horlogerie ponctuée par une belle vente.
Au-delà de ces anecdotes, j’ai eu la chance de rencontrer de grands collectionneurs, et de grands horlogers aussi, comme le très apprécié Philippe Dufour dont je retiens la bienveillance et la modestie.

I had the chance to represent Swiss watchmaking in more than twenty countries, mainly in Asia, and each of these many trips is a wonderful memory.
There were of course episodes with unforeseen events, such as the time when the miniaturist dial painter who accompanied me to Taiwan was detained on arrival by the airport’s air and border authorities, because his passport had expired three weeks previously. After more than six hours of negotiation and calls to embassies and chambers of commerce, he had to immediately fly back to Europe on his own, entrusting me with his binoculars, demonstration watch dials, and his equipment (pigments, brushes, etc.) when he was the reason for our on-site event the next day. That very day I had to take his place to host this event, and as « Murphy’s Law » had decided that the stars were not aligned for me, the organizers had placed a camera on the workbench to broadcast the work counter at a large scale on a giant screen placed just behind my chair. Throughout the cocktail I tried in vain, under the curious eyes of the guests, to put on a brave face and paint whiskers on a tiger, which I had to immediately erase with turpentine given my poor talent. The endless remarks of my drawing teacher at school resonated at the time: « Not beautiful at all Géraud ! ». Today, this miniature painter and I are still friends, and we still laugh about it !
Another moment that marked me was a meeting with a very important multi-brand retailer in Tokyo, in his small eponymous shop in the Shinjuku district. I was presenting a minute repeater watch, one of my favorite horological complications, which consists in a chime system that allows the time to be struck on demand (hours, quarters and minutes after the last quarter) using circular gongs placed around the movement. And to really « listen » to the watch I was offering, the shop owner asked his sales team to bring us three minute repeaters from three different brands to compare them with the one I was showing. We listened to them and re-listened to them one after the other, balancing them flat on a sheet of paper held by hand to amplify the sound of the chimes. This was followed by a discussion on the construction of repetitions and how to technically improve their sound. It was a great watchmaking lesson punctuated by a great sale.

Beyond these anecdotes, I had the chance to meet great collectors, and great watchmakers too, like the much-appreciated Philippe Dufour, whose kindness and modesty are noteworthy.

Extrait d’un cours d’Antoine Géraud sur la montre Tank de Cartier. Photo: Antoine Géraud

Excerpt from an Antoine Géraud’s course on the Tank watch by Cartier. Photo: Antoine Geraud

14- Depuis plusieurs années vous enseignez autour de l’horlogerie. Qu’est-ce que vous aimez dans cette facette de votre vie pro ? For several years you have been teaching about watchmaking. What do you like about this aspect of your professional life ?

Enseigner et partager un sujet qui me passionne est un vrai plaisir. Il doit y avoir bien sûr une part d’égoïsme au départ, lorsque je fais mes recherches et que je travaille sur l’ordonnancement de mes idées. Notamment car je continue de découvrir sans cesse de nouvelles informations qui construisent ma réflexion et mon propos. Mais c’est surtout la transmission qui me motive, comme lorsque je dispensais des formations produits en rendant visite à mes marchés sur la planète.
J’ai aussi eu la chance d’accueillir de nombreux professionnels de l’industrie dans le cadre de diverses interventions que j’ai organisées en école, et de redevenir moi-même un élève à l’écoute de leur savoir et de leur expérience. Je me souviens particulièrement de la rencontre avec Anita Porchet venue nous parler de l’art de l’émail grand-feu artisanal manufacturé. Madame Porchet avait apporté des échantillons de verres de couleur, des palettes, du matériel et des cadrans en cours de préparation. Nous avons tous été fascinés par son travail, son talent et les œuvres d’art que nous avons pu admirer ce jour-là. Je garde un très bon souvenir de ce beau moment, et c’est pour cela que j’aime l’enseignement.

Teaching and sharing a subject that fascinates me is a real pleasure. There must be of course an element of selfishness at the beginning, when I do my research and work on the organization of my ideas. Not least because I am constantly discovering new information that builds my thinking and my ideas. But it is above all the transmission that motivates me, as when I gave product training courses while visiting my markets around the world.
I was also lucky enough to welcome many industry professionals for various talks I organized at school, and to become a student myself again whilst listening to their knowledge and experience. I particularly remember the encounter with Anita Porchet who came to talk to us about the art of traditional manufactured grand-feu enamel. Madame Porchet had brought samples of colored glass, palettes, some equipment and dials she was working on at the time. We were all fascinated by her work, her talent and the works of art we were able to admire that day. I have very good memories of this beautiful moment, and that is why I love teaching.

15- Quel regard portez-vous sur l’industrie et son devenir ? What is your view of the industry and its future ?

L’industrie horlogère est un monde très varié, composé par les maisons des grands groupes, les indépendants, les fournisseurs de composants, les professionnels de la communication, les collectionneurs, les blogueurs. Alors bien sûr qu’il y a des intérêts financiers, des enjeux, des stratégies, des querelles, des petits clubs en interne et de l’entre-soi. Mais toutes ces facettes participent au microcosme qu’est le monde de l’horlogerie, et je le regarde avec sympathie.
Quant à son devenir, je n’ai aucune inquiétude. La notion du temps, de sa mesure et de son passage, fascinent l’être humain depuis la nuit des temps. Et même si aujourd’hui on connaît facilement l’heure grâce à son téléphone mobile, au tableau de bord de sa voiture ou à la façade du four dans sa cuisine, l’horlogerie mécanique perdurera car sa poésie permet d’admirer le temps qui nous échappe et qui fuit. Tic toc, tic toc !

The watch industry is a very varied world, made up of the houses of the major groups, independent watchmakers, component suppliers, communication professionals, collectors and bloggers. So, of course, we look at financial interests, stakes, strategies, quarrels, small circles and communities. But all these facets are part of the microcosm that is the watchmaking world, and I look at it with high regard.
As for its future, I am not worrying. The notion of time, its measurement and its passage, have fascinated humankind since the dawn of time. And even if today we easily know the time thanks to our mobile phone, the dashboard of our car or the front of the oven in our kitchen, mechanical watchmaking will live on because its poetry allows us to admire the time that escapes us and flees. Tick tock, tick tock !

Patek Philippe calendrier perpétuel et chronographe ref.1518, signé Cartier (1945) vendu CHF 2’214’000 chez Christie’s Genève en nov 22. Photo : Antoine Géraud.

Patek Philippe perpetual calendar and chronograph ref.1518, signed Cartier (1945) sold for CHF 2,214,000 at Christie’s Geneva on Nov 22. Photo : Antoine Géraud.

16- Les ventes de montres aux enchères sont bien connues avec de grands noms qui reviennent régulièrement. Mais faut-il s’attendre à des surprises en termes de cotation dans les années à venir ? Watch auctions are well known for the big names coming back regularly. But should we expect any surprises in terms of quoting in the years to come ?

Comme vous le dites si justement, de grands noms reviennent régulièrement dans les catalogues de vente aux enchères (Patek Philippe et Rolex représentent 75% des lots proposés en moyenne). Cela est principalement dû à la difficulté de pouvoir acheter les collections de ces maisons directement en boutique, ce qui entraîne un engouement pour ces modèles sur le marché de la deuxième-main. Comme pour le marché des œuvres d’art, seules les pièces exceptionnelles ou les références iconiques atteignent des prix au-delà supérieurs aux fourchettes estimatives, quand le reste des montres proposées se vend à des valeurs plus raisonnables.
Je ne suis cependant pas suffisamment spécialiste de ce marché pour affirmer quelles sont les tendances à venir, mais il est certain que l’on doit s’attendre à de nouvelles surprises, tant en ce qui concerne les résultats que l’intérêt à venir pour de nouvelles références.

As you so rightly say, big names come up regularly in auction catalogs (Patek Philippe and Rolex represent on average 75% of the lots offered). This is mainly due to the difficulty of being able to buy the collections of these houses directly in a store, which leads to a craze for their models on the second-hand market. As with the art market, only exceptional pieces or iconic references fetch prices above the catalogue estimates, while the rest of the watches on offer sell for more reasonable prices.
However, I am not sufficiently specialized in this market to say what the future trends are, but we can certainly expect new surprises, both in terms of results and future interest in new references.

(1) Montre Furlan Marri « Mare Blu ». Photo : Furlan Marri. (2) Montre « Tank » Louis Cartier. Photo : source inconnue. (3) Montre « H1 – Flying Central » de Haldimann. Photo : Haldimann. (4) Montre Krayon « Anywhere Métiers d’Art ». Photo : Krayon

(1) Furlan Marri « Mare Blu » watch. Photo: Furlan Marri. (2) Louis Cartier « Tank » watch. Photo: source unknown. (3) Haldimann « H1 – Flying Central » watch. Photo: Haldimann. (4) Krayon « Anywhere Métiers d’Art » watch. Photo: Krayon

17- Quelle est votre maison préférée et pourquoi ? What is your favorite house and why ?

Je craignais que vous me posiez cette question, et c’est là que j’aurais aimé opposer mon deuxième Joker !
En horlogerie on aime certaines montres pour leur design, d’autres pour la bonne façon de leur calibre, pour leurs complications mécaniques, ou aussi parfois juste pour le créateur horloger qui orchestre en coulisse. Je vais donc vous donner une réponse de normand en ne répondant pas directement à votre question, mais en listant plusieurs montres, à la Prévert.
Une montre design : Si vous cherchez une montre avec un style vintage, regardez du côté des collections proposées par Furlan Marri. Elles sont élégantes, intemporelles et accessibles en termes de prix.
Une montre de forme : La maison Cartier excelle dans les montres de forme, et parmi toutes celles proposées par cette maison historique, mon modèle préféré est la montre Tank, la version classique, avec le boîtier Louis Cartier. (Et en parlant de Cartier, je ne peux pas ne pas évoquer la sublime montre Crash de 1967 qui est très convoitée aujourd’hui dès lors qu’un exemplaire est proposé en ventes aux enchères.)
Une montre tourbillon  : Sans hésiter, je cite ici la « H1 – Flying Central » par Haldimann. Il s’agit d’une montre bracelet dont le boîtier mesure 39mm de diamètre, avec un tourbillon au centre du cadran. Les proportions de ce modèle sont parfaites.
Une montre compliquée : J’adore la montre « Anywhere Métiers d’Art » proposée par la manufacture Krayon. Ce garde-temps permet grâce à sa fonction éphéméride d’indiquer tous les jours de l’année les heures des levers et couchers du soleil en fonction d’un lieu où que ce soit dans le monde, et ce de manière entièrement mécanique !
Une montre de rêve : Ce serait une montre de 38mm de diamètre en or gris avec un cadran guilloché bleu, un module Heure Universelle affichant les 24 fuseaux horaires, inspiré de celui créé dans les années 1930 par Louis Cottier, couplé à une répétition minutes…

I was afraid you would ask me this question, and this is where I would have liked to play my second Joker !
In watchmaking, we like some watches for their design, others for the good craftsmanship of their caliber, for their mechanical complications, or sometimes just for the watchmaker who orchestrates behind the scenes. So I am going to give you an evasive answer by not replying to your question directly, but by listing several watches, as a catch-all inventory.
A designer watch : If you are looking for a watch with a vintage style, look at the collections created by Furlan Marri. The watches are elegant, timeless and affordable.
A shaped watch : The house of Cartier excels in shaped watches, and of all those offered by this historic house, my favorite model is the Tank watch, the classic version, with the Louis Cartier case. (And speaking of Cartier, I cannot help but mention the wondrous Crash watch from 1967 which proves highly coveted today whenever a model is offered at auction.)
A tourbillon watch : Without hesitation, I quote here the « H1 – Flying Central »  by Haldimann. It is a wristwatch whose case measures 39mm in diameter, with a tourbillon in the center of the dial. The proportions of this model are perfect.
A complicated watch : I love the « Anywhere Métiers d’Art » timepiece presented by Krayon. This timepiece allows, thanks to its ephemeris function, to indicate every day of the year the time of sunrise and sunset according to any location anywhere in the world, and this in an entirely mechanical way!
A dream watch : It would be a 38mm diameter watch in white gold with a blue guilloché dial, a World Time module displaying the 24 time zones, inspired by the one created in the 1930s by Louis Cottier, coupled with a minute repeater…

M. Hervé Schluchter. Photo : copyright @madeinbienne

18- Existe-t-il de jeunes maisons prometteuses qui émergent sur le marché ? Lesquelles faut-il suivre attentivement ? Are there promising young houses emerging on the market ? Which one should we follow carefully ?

Alors vous veniez juste de me poser une question au singulier et j’y ai répondu au pluriel, et bien ici votre question est au pluriel et je vais y répondre au singulier (esprit de contradiction oblige).
Pour moi, le créateur horloger le plus prometteur est sans hésiter mon ami Hervé Schlüchter, qui a créé son propre atelier horloger à Bienne. Et je ne parle pas de lui ici juste parce que nous sommes amis. Hervé est objectivement un très grand et très prometteur créateur horloger.
Tout au long de sa déjà très longue carrière Hervé a créé de sublimes montres, notamment une pièce astronomique d’exception : l’Astérium. Aujourd’hui, l’univers d’Hervé allie poétiquement l’extrêmement grand, en s’inspirant des événements célestes, avec la notion du temps qui passe à l’intime échelle du porteur de la montre. J’ai eu la chance de découvrir de nombreux projets extraordinaires et innovants, très avancés, qu’il a imaginés, mais pour raison de confidentialité je ne peux les partager avec vous ici.
Et tout ceci est conçu à partir de composants qu’il façonne et manufacture sur d’anciennes machines-outils artisanales, acquises avec passion dans le but de préserver la haute horlogerie traditionnelle, comme au temps des fondateurs des grandes maisons horlogères historiques que nous connaissons aujourd’hui. Si je comparais Hervé à un créateur joaillier en fonction de ma modeste connaissance du monde du bijou, son projet créatif se rapprocherait de celui d’Emmanuel Tarpin par exemple, pour vous donner une meilleure idée.

So you just asked me a question in the singular and I answered it in the plural, well here your question is in the plural and I will answer it in the singular (in the spirit of contradiction).
For me, the most promising watchmaker is without hesitation my friend Hervé Schlüchter, who created his own watchmaking workshop in Biel. And I’m not talking about him here just because we’re friends. Hervé is objectively a very great and very promising watch designer.
Throughout his already very long career Hervé has created sublime timepieces, including an exceptional astronomical watch: the Asterium. Today, Hervé’s universe poetically combines the extremely large, drawing inspiration from celestial events, with the notion of time-passing on the intimate scale of the wearer of the watch. I had the chance to discover many extraordinary and innovative, highly advanced projects, that he has imagined, but for reasons of confidentiality, I cannot share them with you here.
And all of this is designed from components that he shapes and manufactures, thanks to old artisanal machine tools, acquired with passion in order to preserve traditional fine watchmaking, as in the time of the founders of the great historic watchmaking houses that we know today. If I were to compare Hervé to a jewelry designer according to my modest knowledge of the world of jewelry, his creative project would be similar to that of Emmanuel Tarpin, for example, to give you a better idea.

19- Enfin, quels conseils donneriez-vous à un jeune qui veut travailler dans ce secteur ? Dans quoi s’orienter ? Que choisir comme voie ? Finally, what advice would you give to a young person who wants to work in this field ? Which approach do you reckon? What to choose as an orientation path ?

Les métiers du secteur et de l’industrie sont très variés. Je vais donc passer rapidement sur les activités commerciales et de marketing qui peuvent être abordées dans des programmes consacrés au Management du Luxe, comme celui proposé par exemple par l’école CREA à Genève.
Mais je sais que vous êtes passionnée par l’artisanat, et je devine le fond de votre pensée avec cette question. Comme je vous l’ai déjà dit, pour vraiment simplifier, il y a deux pôles de travail principaux en horlogerie : l’habillage et la construction micromécanique. Je pense qu’il y a déjà un choix à faire entre ces deux secteurs.
Si c’est l’horlogerie pure à l’établi qui vous tente, les écoles d’horlogerie en Suisse et en France sont des passages obligés pour se former et faire ses preuves.
Si par contre vous montrez plus d’appétence pour les métiers de la décoration (émaillage, guillochage, gravure, sertissage, etc.), il y a alors d’autres formations dispensées dans des écoles, notamment dans le Jura bernois, qui peuvent ensuite être complétées par des apprentissages en atelier ou en maison.
Quoiqu’il en soit, une personne qui se lance dans la carrière des métiers de production horlogère sera tout le temps en apprentissage. Des horlogers confirmés et reconnus continuent de se former à des techniques complémentaires à leur savoir-faire, ou développent de nouvelles techniques pour pousser un peu plus loin les limites de leur métier.
Le luxe et l’horlogerie affichent un regain d’intérêt croissant sur les marchés à la suite de la pandémie que nous avons traversée, et je ne peux qu’encourager les vocations dans cette très belle industrie.

The jobs in the watchmaking field and industry are numerous. I will therefore quickly go over the commercial and marketing activities that can be addressed in programs devoted to Luxury Management, such as the one offered for example by the school CREA in Geneva.
But I know you’re passionate about craftsmanship, and I’m guessing what’s really on your mind with this question. As I have already told you, to really simplify things, there are two main fields of work in watchmaking: the external parts of the watch, and the micromechanical construction. I think there is already a choice to make between these two sectors.
If it is pure watchmaking at the workbench that attracts you, watchmaking schools in Switzerland and France are a compulsory step for training and proving yourself.
If, on the other hand, you are more interested in the activities of the decoration (enameling, guillochage, engraving, gem-setting, etc.), then there are other training courses available in schools, particularly in the Bernese Jura, which can then be completed by apprenticeships in a workshop or at a brand.
Anyhow, a person who embarks on a career in watchmaking will be constantly learning. Confirmed and renowned watchmakers continue to train in techniques which complement their know-how, or develop new techniques to push the boundaries of their profession a little further.
Luxury and watchmaking are showing a growing renewed interest in the markets following the pandemic we have been through, and I can only encourage vocations in this very beautiful industry.

A bientôt !

See you soon !

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