Il existe en histoire du bijou des confusions qui sont tenaces. Celle que je m’apprête à vous expliquer remonte à la publication d’un ouvrage pourtant majeur dans l’histoire de la joaillerie : Cartier par Hans Nadelhoffer. Depuis l’erreur contenue dans ce livre continue d’exister car la majorité des auteurs recopient les ouvrages anciens sans aller à la source de l’information. Pourtant, et je tiens à le redire, ce livre, avec ceux de Francesca Cartier Brickell et d’Olivier Bachet & Alain Cartier, reste parmi les ouvrages de références concernant la maison Cartier. Celui de Nadelhoffer est d’autant plus important car il est à la base de toute les bibliographies consacrées à la marque à la panthère. En effet, c’est le premier livre écrit de manière indépendante sur la maison et le fruit de plusieurs années de recherches à une époque où le patrimoine n’était pas la priorité. Le souci, c’est que cette erreur est reproduite dans les rééditions de Nadelhoffer dont celle de 1999, également dans l’ouvrage de Christian Rosset de 1996 et dans des ouvrages récents. De nombreuses bases de données gratuites reproduisent l’erreur et Le Dictionnaire des Poinçons publié en 2024 ne clarifie clairement pas la situation. Maintenant, si vous avez déjà croisé ces poinçons sur des bijoux Cartier (la panthère s’entend), je suis preneuse de vos photos pour continuer l’enquête.

Quand on écrit, on se doit de faire avec les sources et les archives disponibles à l’instant T. Entre la publication du livre en 1984 et aujourd’hui, plus de quarante ans ont passé et des sources d’archives indisponibles à l’époque le sont désormais. Ajoutons que l’accès aux documents généalogiques s’est largement démocratisé et qu’il est désormais bien plus aisé de chercher les traces d’une entreprise sur les bases de recherches que les historiens utilisent au quotidien.
Écrire l’histoire d’une entreprise, c’est faire preuve de méthodologie. Et la majorité des archives que nous autres historiens manipulons ne sont souvent pas très sexys : les documents sont fragiles, parfois lacunaires, souvent abimés, la plupart du temps compliqués à déchiffrer et nous pouvons passer des heures avec nos loupes à essayer de lire les annotations à la plume ou au stylo dans les marges des actes divers et variés.
Nous avons cependant une chance folle en France, nous avons des services d’archives exceptionnellement opérationnels et une administration tatillonne. Si nous lui reprochons souvent son fonctionnement, celle-ci à une qualité particulière : elle écrit. Et elle écrit beaucoup. Énormément même. Produisant des fichiers, des répertoires, des recueils et de très nombreux enregistrements qu’il faut dépouiller pour comprendre l’existence administrative d’une personne ou d’une société. Alors, non, ce n’est pas toujours agréable de plonger dans des boites pleines de poussières avec des documents qui tombent en miettes. Et pourtant, c’est necessaire.
Et c’est exactement cette histoire que je m’apprête à vous raconter pour qu’enfin on arrête d’attribuer certains poinçons de maître à la maison Cartier. Pourtant, et bien que les choses soient clairement expliquées sur la base ResearchJewel, ces poinçons sont encore cités dans des ouvrages récents comme faisant partis de la maison Cartier, celle de la rue de la Paix s’entend.
Pour comprendre ce méli-mélo, vous allez devoir me suivre dans les enregistrements administratifs français librement consultables aux Archives de Paris (majoritairement le fonds D33U3) comme aux Archives Nationales. Notre histoire commence en 1865… Ce 24 octobre 1865, un enfant prénommé Louis Isidore Cartier vient au monde dans le 19e arrondissement. Ses parents se nomment Frédéric Cartier et Fannie Joséphine Marie Cohin. Comme son père est suisse (il est né à Rolle dans le canton de Vaud), il sera naturalisé français le 13 décembre 1893. Et il a plusieurs frères et soeurs dont (et j’y reviendrais) Julien Théophile.
Là où l’histoire se complique un peu c’est que son père est bijoutier. Ne cherchez pas de liens avec l’autre famille Cartier, je n’en ai pas trouvé en remontant sur plusieurs générations, aussi je pense très sincèrement que ce sont simplement des homonymes (j’ai même identifié un autre Louis Cartier, orfèvre en 1793). Cependant, pour être précis, gardez en tête de Louis Joseph Cartier (celui de la maison Cartier rue de la Paix) est né le 6 juin 1875 dans le 17e arrondissement, que ses parents se prénomment Louis Alfred François Cartier et Alice Amélie Griffeuille et qu’il a deux frères et une soeur : Jacques, Pierre et Suzanne.
Louis Isidore Cartier ayant un père bijoutier, il devient également bijoutier. Rien d’anormal. Mais vous l’aurez peut-être déjà compris : entre un Louis Cartier né en 1865 et un Louis Cartier né en 1875, il y a de quoi en perdre presque son latin. Âgé de 38, voilà que le premier Louis Cartier (celui de 1865) s’installe à son compte en créant sa première entreprise : Cartier & Ader.
1- Cartier & Ader

L’entreprise est enregistrée par un acte sous seing privé du 5 octobre 1903 et déclare un fonctionnement au 1er septembre 1903. Ce qui explique que le poinçon de la maison soit insculpé par la douane de Paris le 23 septembre 1903. Celui-ci représente les lettres C&A et le différent est un croissant sur la terre. Il faut s’avoir que la majorité des poinçon sont imagés et inspirés des noms de familles. Le poinçon représente en fait un quartier de lune ou une phase de lune (Cartier / quartier).
Les deux hommes initie une société en noms collectifs pour une durée de 10 ans. A cette époque Louis I. Cartier est locataire au 55 rue de Belleville dans le 19e arrondissement de Paris et Aurélien Ader habite au 11 rue Rameau dans le 2e arrondissement à deux pas du Palais Royal, quartier des joailliers avant que le 9e arrondissement ne le devienne quelques années plus tard sous l’impulsion – entre autres – de la communauté arménienne. C’est à cette adresse qu’ils déclarent le siège social de l’entreprise mais celle-ci est installée au 61 rue des petits-champs dans le 1er arrondissement. Gardez bien l’adresse en tête, car je vais en reparler. Dans le sommier foncier, on ne trouve pas de trace de l’entreprise car les deux hommes sont locataires à cette adresse et les locataires ne figurent que peu souvent dans cette archive. De Aurélien Ader, on sait peu de choses sauf qu’il est dessinateur et passé par la Chambre Syndicale ou il a reçu un prix en 1899, il a alors 20 ans.

Plusieurs mentions publicitaires existent, en 1907 et en 1911 par exemple ou l’entreprise figure sous le nom de la maison Cartier (l’autre s’entend). Possiblement pour profiter du nom mais aussi simplement parce que quand on se référence dans les annuaires, le classement est alphabétique. Et voila que deux entreprises Cartier cohabitent dans les mêmes catégories : joailliers bijoutiers.
En date du 7 avril 1910, l’entreprise est publiée par annonce rétroactive dans les Petites Affiches où on apprend qu’elle possède un capitale social de 7000 francs. Elle sera finalement dissoute le 15 avril 1913 et l’annonce légale est publiée le 7 mai 1913 avec un enregistrement au 1 mai de la même année. Les causes de la dissolution ne sont pas connues, cependant en date du 12 décembre 1912, Aurélien Ader (veuf d’un premier mariage) épouse Émilie Tissier. Le couple qui est domicilié à la même adresse que Cartier & Ader quittera Paris peu après. Ce changement de vie entraine vraisemblablement un changement de vie professionnelle.
Entre ces deux dates, l’entreprise aura déposée deux brevets disponibles auprès des bases INPI pour des bracelets extensibles que l’on aimerait pouvoir retrouver. L’entreprise apparait régulièrement dans la presse de l’époque et possède plusieurs salariés : on apprend que les ouvriers ont soutenu les grévistes de Fougères lors de la Grande Grève de l’hiver 1906-1907 ou encore qu’André Fénot, bijoutier auprès de cette maison, a reçu un prix de la part de la Société d’Encouragement par l’Orphelinat de la Bijouterie en 1909.
Avec la dissolution de l’entreprise qui s’annonce, le poinçon est biffé en date du 1er avril 1913. Mais Louis Isidore Cartier ne s’arrête pas là et va initier une nouvelle structure.
2- Louis Isidore Cartier, seul à bord.

Après la dissolution de Cartier & Ader, Louis Isidore Cartier continue de travailler comme bijoutier. Il fait insculper un nouveau poinçon : LC + une croissant sur la terre en date du 15 avril 1913, date de la fin de la précédente structure. Il garde la même adresse dans la rue des Petits-Champs. En 1914, on le retrouve seul à la barre dans le Bottin du Commerce ou il figure en dessous le maison Cartier de la rue de la Paix.
Il biffe son poinçon en date du 3 juillet 1919 car une nouvelle structure va voir le jour.
3- Louis Cartier & Cie.


Voila que le 1er juillet 1920, Louis Isidore Cartier s’associe avec son frère Julien Théophile. La société en noms collectifs qui doit prendre fin au 30 juin 1925 ne change pas d’adresse ni de d’objet social et continue dans la « fabrication de bijoux ». Las, cette structure au capital social de 10000 francs n’attendra pas l’année 1925, elle est dissoute le 3 janvier 1923.
Cette entreprise va posséder un poinçon malencontreusement enregistré sous le nom de Cartier & Cohen, mais plus vraisemblablement c’est Cartier & Cartier soit CC + un croissant / un croissant sur la terre (une incohérence demeure sur la réalité du différent). En effet, les recherches dans le fonds du registre du commerce n’ont pas permis de trouver une société Cartier & Cohen ou Cartier Cohen à l’adresse du 61 rue des Petits-Champs à Paris. Le poinçon est initié le 8 aout 1919 et sera biffé au 2 avril 1922 soit quelques semaines avant l’insculpation du poinçon Cartier & Pouch. La raison d’une insculpation plusieurs mois avant la déclaration de l’entreprise tient certainement à une raison administrative bien précise : la création du Registre du commerce en 1920 qui voit désormais l’obligation déclarative des structures à compter du 28 juin 1920. Au 1er juillet de cette même année, les frères Cartier se mettent donc en règle. Jusqu’à cette date, les entreprises n’étaient pas tenu aux même obligations qu’aujourd’hui. Ce qui explique régulièrement les difficultés pour retrouver les entreprises.
Quand à Julien Théophile, on sait par son acte de naissance qu’il est né le 24 avril 1867, au 20 rue de la mare dans le 20e arrondissement de Paris et qu’il a les même parents que Louis Isidore. Les deux hommes sont donc bien frères. On sait finalement peu de chose sur lui mais à son décès en 1938, il est veuf et sans profession.
4- Cartier & Pouch

En date du 10 mars 1922, une nouvelle société en noms collectif à durée indéterminée voir le jour. Louis Isidore Cartier s’associe à Paul Pouch, né le 15 janvier 1888 à Paris. Les deux hommes mobilisent 10000 francs de capital social. Le 25 juin 1927, l’entreprise devient une SARL et voit aussi une augmentation de capital passant de 10000 francs à 30000 francs.
L’entreprise demeure au 61 rue des Petits-Champs et un nouveau poinçon voit le jour au 3 avril 1922 : C&P + un croissant sur la terre. Il sera biffé quelques années plus tard – le 23 mai 1929 – lors d’une énième modification administrative.
Peu de mentions ont subsisté sur la maison mais on apprend dans les PV de séances de la Chambre syndicale de la Bijouterie que Max Bastoen a reçu un prix de 100 francs pour sa joaillerie fantaisie au Concours des Jeunes Ouvriers de 1925.
5- Cartier & Landier puis Landier & Prot


Le 13 avril 1929, Paul Pouch et Louis I. Cartier cèdent des Parts à Léon Landier, né le 24 mars 1896 dans le 3e arrondissement de Paris. La société devient dès lors Cartier & Landier avec 30000 francs de capital social. Un nouveau poinçon voit le jour, insculpé le 19 juillet 1929, reprenant le différent des précédents : CL + un croissant sur la terre.
Celui-ci ne durera que quelques mois car les enregistrements du Registre du Commerce indiquent alors le départ de Louis Isidore Cartier en date du 7 juin 1929. Plus précisément en date du 1er aout, Cartier cède ses parts à René Prot qui acquiert aussi des parts de Léon Landier et la maison devient Landier & Prot. Le capital social augmente sensiblement passant à 32000 francs. Le nouveau poinçon est alors insculpé entre novembre et décembre 1929 : L&P + un croissant sur la terre. La suite de l’histoire continuera avec un nouveau changement intervenant le 1er janvier 1941 quand l’entreprise cédera la large partie de ses actifs à la société Philippot & Cie. Un nouveau poinçon verra le jour avec un poisson comme différent et s’en sera définitivement terminé du croissant sur la terre….

Suivre la vie d’une entreprise peut s’avérer parfois (souvent même) compliqué. Les dates se chevauchent et il faut arriver à comprendre quelles sont les dates correspondant au début de l’activité et celles des enregistrements administratifs, lesquelles sont souvent différentes des dates de publication des annonces commerciales officielles. S’ajoute dans cette première complexité, les dates d’insculpation et de biffage des poinçons qui peuvent ne pas suivre exactement les dates administratives.
Par exemple, il n’est pas rare dans la première moitié du XXe siècle d’obtenir son poinçon après le début d’activité mais avant le déclaratif au Greffe. De même on peut biffer avant ou après la déclaration. Et, si souvent les dates se suivent, il est courant qu’elles se croisent, complexifiant la lecture de l’histoire administrative des structures commerciales. Le cas de Cartier & Ader et des successeurs est le cas classique de la méconnaissance des archives françaises et de la recopie des informations sans vérification de la source. J’espère que cet article permettra de limiter désormais les erreurs. Et si jamais, vous croisez des bijoux de ces différentes entreprises, tenez-moi au courant.
6- Rappel des dates (au plus simple)
1er Septembre 1903 : Création Cartier & Ader
23 Septembre 1903 : Insculpation Cartier & Ader : C&A + un croissant sur la terre
1er Avril 1913 : Biffage Cartier & Ader
15 avril 1913 : Dissolution Cartier & Ader
Date inconnue 1913 : Création Louis Isidore Cartier seul
15 Avril 1913 : Insculpation Louis Isidore Cartier : LC + un croissant sur la terre
3 Juillet 1919 : Biffage Louis Isidore Cartier
Date inconnue 1919/1920 : Cessation Louis Isidore Cartier
8 Aout 1919 : Insculpation Cartier & Cartier : CC + un croissant / un croissant sur la terre
1 Juillet 1920 : Création Louis Cartier & Cie
3 Avril 1922 : Biffage Cartier & Cartier
3 janvier 1923 : Dissolution Louis Cartier & Cie
10 mars 1922 : Création Cartier & Pouch
3 Avril 1922 : Inculpation Cartier & Pouch : C&P + un croissant sur la terre
23 mai 1929 : Biffage Cartier & Pouch
13 Avril 1929 : Vente parts Pouch / Cartier à Landier
13 avril 1929 : Cartier & Pouch devient Cartier & Landier
7 juin 1929 : Annonce départ Louis Isidore Cartier
19 Juillet 1929 : Insculpation Cartier & Landier : CL + un croissant sur la terre
1 aout 1929 : Création Landier & Prot
Novembre ou décembre 1929 : Biffage Cartier & Landier
Novembre ou décembre 1929 : Insculpation Landier & Prot : LP + un croissant sur la terre
1er janvier 1941 : Création Philippot & Cie
2 Juillet 1941 : Vente Landier & Prot et Philippot & Cie
20 septembre 1941 : Insculpation Philippot & Cie : P et Cie + un poisson
A bientôt !


